Posted in Nouvelles

La Baie des Suicidés

La Baie des Suicidés Posted on October 6, 2018Leave a comment

Akinobu reprend une gorgée de bière, pose sa canette, remet ses lunettes. Plus qu’un journal à éplucher. La conférence de rédac’ est dans vingt minutes, et il n’a toujours rien. S’il ne trouve pas, il va devoir se rabattre sur ce concours de beauté d’hermines de compagnie dans le sud du pays. Déjà que son red’ chef l’a dans le collimateur… autant dire qu’à ce train-là, il risque de se retrouver très vite à la rubrique chiens écrasés. Il parcourt des yeux l’ultime canard, s’entraîne déjà dans sa tête à survendre cet article de rongeurs endimanchés, quand son regard s’arrête machinalement sur un article en minuscule : « La Baie des suicidés ». On n’est pas loin des chiens écrasés. Le reporter sourit en coin.

À Tojinbo, dit l’article, à quatre-cents kilomètres à l’ouest de la capitale, se produit depuis quelques mois un phénomène aussi étrange que regrettable : les gens viennent pour s’y suicider en sautant depuis les falaises. Une surveillance a été mise en place, un centre d’aide psychologique panse les plaies à quelques encablures de la côte, mais rien n’y fait. Le centre accueille plus de familles de victimes et de locaux traumatisés que de rescapés. Il y a cinq jours, une énième personne a sauté et s’est broyée sur les rochers en contrebas. Là où l’histoire devient glauque lit Akinobu, c’est que c’était la quatre-vingt-dix-neuvième. Or, raconte l’article, depuis, tout le monde se regarde en chien de faïence : qui sera la centième personne ? Quand apprendra-t-on le centième suicide ? Une excitation malsaine tournoie comme une peste dans la ville côtière ; il y traîne comme une ambiance pré fête nationale qui désole le personnel du centre d’aide et les quelques policiers affectés à la surveillance du littoral, mais excite les badauds, les commerçants et la mairie.

Akinobu jubile. Il se renseigne sur Internet quant à la fréquence des suicides : une petite centaine de morts en moins d’un an, on tourne à un rythme d’un crevé tous les trois jours. Le dernier en date a fait le grand saut il y a cinq jours. Akinobu a son papier. Mieux, il a son reportage. Il balance sa bière vide dans une corbeille en plastique, s’essuie la bouche du revers de la manche, et court en conférence de rédaction. Deux heures plus tard, il en ressort vainqueur. Le patron du Tokyo Daily a compris que le temps était compté, Akinobu se rend à Tojinbo dès ce soir.

Après avoir posé ses valises au Bouyourou Hotel, Akinobu ressort tout de suite. Il se rend toujours au bar du coin pour prendre le pouls d’une communauté. Là-bas, il enchaîne les whiskies pour se mettre en jambe, et finit par aborder le sujet avec les piliers de bar. Bien sûr que tout le monde est au courant des événements. Certains avancent que la ville est maudite. Fier de sa rationalité citadine, le journaliste soutient que c’est simplement la présence de falaises qui explique les suicides. Mais on lui demande alors pourquoi ça n’arrive que depuis un an, et pourquoi seulement ici ? Il y a des falaises partout dans la région. Akinobu se ressert du whisky pour trouver la réponse.

Plus tard, il rentre dans le vif du sujet : « Alors, vous pensez que c’est pour quand, que c’est pour qui ? ». Ici, apprend-il, on mise beaucoup sur Etsuo. C’est l’ivrogne du coin. Il bat sa femme depuis toujours. Mais il y a deux semaines, la pauvre Isaki s’est rebiffée. Elle l’a menacé d’aller voir les flics s’il levait encore une fois la main sur elle. Avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête, l’alcoolique se tient maintenant à carreaux et rase les murs. Il attend que la garde-à-vue lui tombe sur la gueule. Et elle tombera. Isaki n’en peut plus. L’atmosphère générale lui pèse, la pousse à s’en sortir. On sait que son mari a trop d’orgueil pour accepter la taule, même un jugement, même de passer deux heures en prévention. Il fera le grand plongeon juste avant.

Le journaliste demande si l’assemblée pense à quelqu’un d’autre. On lui répond de concert que non, ce sera forcément Etsuo. Soudain quelqu’un l’ouvre depuis l’autre bout du comptoir : « Y aussi Nao ».« Nao ? » demande le journaliste. Tout le monde lui dit « Arrête, tu déconnes », mais le petit vieux est lancé. Naoto tient l’épicerie du coin, et il n’y arrive plus. La zone commerciale construite à l’entrée de la ville lui a volé tous ses clients, le boutiquier ne va pas pouvoir tenir. Mais il est tellement conscient du regard des autres, sérieux, attaché à la valeur travail, qu’il ne survivra pas.

Pour clore le sujet, le patron du bar sort un papier et un stylo, et propose à Akinobu de parier. « Comment ça ? » lui demande le Tokyoïte. Le gérant lui dit qu’il tient les paris depuis le quatre-vingt-dix-neuvième saut de l’ange. Pour la centième, il s’est dit qu’il y avait forcément un peu d’argent à se faire. Akinobu sort dix mille yens et les tend au gérant en déclarant « Naoto ».

Ce soir, Akinobu s’est tellement bien senti dans ce bar, loin de son patron, de sa vie de merde dans la capitale, qu’il s’est bourré la gueule jusqu’au black out. Résultat : se mettre la tronche lui a gâché la première journée. Un mal de crâne lui fait souffrir le martyre, comme si quelqu’un lui éclatait la tête contre un caniveau, sans s’arrêter mais sans qu’il meure. À chaque fois que le journaleux boit un verre, c’est la même chose. Il en boit un, puis deux, puis trois, et au troisième, il se sent pousser des ailes. La lassitude qui lui colle à la peau disparaît, il se sent une force à déplacer des montagnes, à retourner la planète : boire pour boire, et boire encore, danser sur les tables, haranguer la foule, pour une fois maintenir leur attention, être au centre des choses ; être enfin formidable. Et comme à chaque fois, le lendemain c’est la chute libre ; la dérive dans l’espace sans rien à quoi se raccrocher. Le mal physique dans sa tête, l’envie de chier liquide toutes les vingt minutes, et puis le mal dans son âme, le plus virulent. Tout est trop difficile pour lui. La vie est trop brutale, trop d’emmerdes s’accumulent trop vite, il n’a pas le temps de les traiter une par une. Il est désorienté, ne voit pas le bout du tunnel. Il pleure dans son lit, et gémit « c’est trop dur ». On dirait un enfant qui a un gros chagrin, de ces chagrins aussi gros qu’anodins ; l’enfant a cassé son jouet, ce n’est rien mais dans son regard à travers les larmes et dans la grimace de sa bouche tordue, on sait qu’il vit un anéantissement.

Akinobu est arrivé avant-hier. Tant bien que mal, le journaliste remonte la pente. Il prend une mousse en milieu d’après-midi, juste pour se remettre à flot. Et puis il commence son vrai travail de reporter. Il interviewe les touristes, le personnel du centre d’aide, et jusqu’à Yukio, cet ex-policier qui prend le relai de la police municipale chaque soir quand les agents ont fini leurs heures. Ce type est l’ange-gardien de la station, il passe sa retraite à sauver les gens du suicide. Il redirige ensuite les miraculés vers le centre d’aide où ils passent plusieurs semaines, et n’en ressortent qu’une fois rétablis. Akinobu fait bien son travail, mais la providence ne le récompense pas. Ce centième suicidé ne vient pas.

Au bout du quatrième jour, Akinobu s’ennuie tellement qu’il range son carnet et retourne s’acheter une bouteille de gin. Il passe la soirée à déambuler dans la ville pour noyer son malheur. Il ne va pas au bar mais se dégomme à petit feu. L’alcool le ronge, depuis des lustres. Ça a mis du temps à venir, mais dès que ça a été là, ça ne s’est plus arrêté. Au début ça passait, parce qu’il était jeune et que l’alcool est une deuxième peau pour la jeunesse. Sa maladie se fondait dans le décor. Et puis le temps a passé. Les potes ne se bituraient plus au bar mais s’invitaient à dîner les uns les autres. Akinobu s’est retrouvé de plus en plus seul au comptoir. On l’a perdu de vue, on disait qu’il n’arrivait pas à tourner la page, à devenir adulte. Et puis Asami a fini par le quitter quand elle lui a dit « C’est l’alcool ou c’est moi », qu’il a répondu « C’est toi » et que trois jours plus tard, il s’en remettait une avec un ancien pote de cours à dix heures du matin. Et puis son employeur a compris qu’il n’arriverait à rien en faire, bien qu’il était obligé de le garder par loyauté envers son père.

Akinobu moisit à Tojinbo depuis cinq jours. Il raccroche d’un coup de fil avec son boss qui l’a sorti de sa torpeur. Son supérieur vient de lui passer un savon : cinq jours et pas un mort ?! Même pas un blessé, un rescapé ? Que t’chi. Le patron a largement sous-entendu que Tojinbo était la dernière cartouche d’Akinobu, et qu’en cas de d’échec, ce ne serait même pas les chiens écrasés, mais tout simplement la porte. Il lui a laissé vingt-quatre heures et pas une de plus. Le journaliste agrippe la bouteille, s’étend sur son lit et repense à ses débuts au Tokyo Daily. Il avait cinq ans de moins, des rêves plein la tête ; il venait de rencontrer Asami. Son père connaissait le chef du journal, il l’avait pistonné. Mais depuis, son père était mort, et le chef du journal avait durci son discours vis-à-vis de l’ancien protégé. Il l’avait pris parce qu’il avait promis de grandes choses, un rebond dans une rédaction en déclin, de nouvelles manières de travailler pour rattraper la presse numérique. Mais Akinobu n’avait rien fait d’autre que d’arriver en retard en puant le gin et de proposer des sujets tous plus farfelus et intraitables les uns que les autres.

Akinobu a continué à siroter toute la journée. Il rentre de chez Etsuo. Au cours de l’après-midi, il a eu un éclair de génie : il est parti interviewer la femme du pressenti n°1 pour tenter le diable. Mais il n’a même pas réussi à finir tellement il était décalqué. En plus, il n’a rien su tirer de cette femme battue qui ne sait pas ce qu’elle veut. Il s’est perdu dans la ville sur le chemin du retour. La nuit est tombée. Il est au fond du trou, jamais il n’a été aussi près de la porte. Il tombe soudain sur Naoto à un croisement. Qu’est-ce que l’épicier fait dehors à cette heure-ci ? Il l’observe quelques secondes, et se rend compte que le commerçant se rend vers la côte. Le reporter comprend tout : c’est sûr, il va le faire ce soir. « J’avais raison putain ! » il se dit. Il a enfin son centième mort, il va cartonner dès demain en appelant son patron.

Akinobu avait en effet raison. L’épicier marche le long du chemin des falaises. Le journaliste le suit de loin en tentant de faire le moins de bruit possible. Alors que Naoto s’arrête devant la mer, Akinobu se planque derrière des arbres. Le temps chargé cache la pleine lune. Akinobu est beurré, il ne saisit pas tout. L’épicier a allumé son portable. Qu’est-ce qu’il fout ? Il envoie sûrement un texto d’adieu à sa femme, se dit le reporter. Mais le temps passe et Naoto ne saute toujours pas. À force d’essayer de rester debout, Akinobu finit par tomber d’ivresse. Alerté par le bruit, Naoto se retourne, et lui demande ce qu’il fait là. Aki lui répond « Toi qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu sautes pas ? ». Aki sort du bois.
« Sauter ? Mais pourquoi ?
– Ben c’est pour ça que t’es venu, non ?
– Pas du tout ! Je joue à Pokémon Go, ils viennent de rajouter une arène sur la falaise.
– Me fais pas croire que t’es pas là pour sauter ! Je me suis renseigné, je sais que t’es en faillite, que tu vas devoir foutre la clef sous la porte.
– Et alors ?
– Alors ? Saute ! T’es fini ! »
Aki s’approche de lui, le rejoint au bord du vide. Il continue de le harceler : « À ton âge personne te reprendra plus ! C’est fini pour toi ! ». Il s’approche encore. Nao lui dit qu’il est taré, qu’il pue l’alcool, qu’il faut faire attention. Aki est ivre mort, il ne l’écoute plus qu’à moitié, lui répète « C’est toi le centième, je le sais depuis le début ! ». Nao lui dit « Mais arrête, tu vas faire une connerie ! ». Un vent chaud dégage le ciel, découvre la lune, et les deux visages se retrouvent nez à nez. Aki a les yeux jaunes, le regard vipérin, Nao prend peur. C’est trop tard. Comme s’il trouvait la solution dans le regard épouvanté de son interlocuteur, le reporter pousse l’épicier dans le vide, qui s’éclate contre les rochers.

Le lendemain, c’est le jour J. Akinobu doit rendre son papier. Il se réveille tant bien que mal. Il a mal à la tête, envie de vomir, mais il avait raison : il a eu son centième suicidé. Il a un peu forcé le destin, mais c’était ça ou le chômage. Il vérifie son portable et consulte les textos envoyés par le patron : s’il n’a rien avant seize heures, c’est la porte. Akinobu sourit, il est sauvé, il va lui montrer de quoi il est capable. Il se bourre de paracétamol et entame à la hâte la rédaction de son article. Trois heures plus tard, pile dans les temps, le Tokyoïte envoie son reportage à son supérieur, et se rendort paisiblement pour dissiper la gueule de bois.

Le jour d’après, Akinobu se rend à la gare d’un pas léger. Il n’a pas bu hier. On est en début d’après-midi, et son patron a déjà les chiffres de vente : son papier a cartonné, les ventes sont en train de tripler. Le boss est grisé par les chiffres, il ne tient plus en place, parle d’augmentation, même d’un avancement. Le reporter triomphant entre dans la gare, vérifie la voie de son train. Au moment où il reprend son sac pour aller vers le quai, une main l’agrippe par l’épaule. Il se retourne, c’est Yukio, l’ancien flic, accompagné de trois jeunots en uniforme. « Vous êtes en état d’arrestation » il s’entend dire. Le Tokyoïte ne comprend pas. Pourquoi ? Comment ils ont su ? Quelques minutes plus tard, dans la voiture qui le conduit au poste, Yukio devance les justifications du journaliste : la nuit dernière, il l’a aperçu revenant de la falaise. Ce matin, quand il a appris pour le commerçant, il s’est rendu là-bas. Il a trouvé le portable de l’épicier disparu, branché sur son jeu, et à côté, au bord du précipice, une bouteille de gin vide. Yukio plante ses yeux dans ceux du reporter, lui assène en connaisseur : « On ne prend pas une arène sur Pokémon Go juste avant de se tuer », et puis regarde ailleurs.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial