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Jeudi noir

Jeudi noir Posted on March 8, 20192 Comments

J’écoutais une chanson « Voici les clefs » de Gérard Lenorman alors que j’étais en train d’écrire des idées de nouvelles quand je me suis enflammé au point de chialer. La musique, cette chanson étaient trop belles. « Voici les clefs » n’était pas ma chanson préférée de Gérard Lenorman mais je ne sais pas pourquoi, à ce moment-là je me suis effondré dedans, et dans les larmes, de joie ou de malheur. J’avais de toute manière du mal à me concentrer sur mes nouvelles, la veille, j’avais vécu un jeudi noir.

J’avais reçu dans la matinée une lettre en recommandé avec accusé de réception du cabinet de gestion de mon ancien appart. Je ne vivais plus dedans depuis mi juillet 2018, mais ce dossier traînait encore. À la fin du courrier, la gestionnaire me menaçait de saisir le service contentieux de l’assureur du propriétaire. J’avais huit jours pour régler la somme de 369,66 € à mon bailleur si je voulais en finir avec ce dossier. Bien sûr cette phrase m’avait fait incroyablement flipper, c’était pour ça qu’elle était écrite et ça fonctionnait à merveille. Ainsi c’était donc fini, ainsi j’avais perdu ? Ils avaient commencé par ne pas me rendre mes 954 € de dépôt de garantie, ils avaient ensuite réclamé en plus 230,66 € pour les travaux faits dans l’appartement après mon départ. Ils me demandaient maintenant 369,66 €. L’addition montait en tout à 1323,66 €. Près de 1500 balles pour n’avoir rien fait d’autre que de vivre normalement dans un appart, c’était fort de café. Mais c’est exactement ce que cette lettre m’apprenait : la vie c’est fort de café. Je n’avais rien fait de mal et on me volait de l’argent. C’était ça la vie. Ce n’était pas que ça, mais c’était ça aussi. Et je ne l’avais pourtant pas oublié mais je n’arrivais pas à m’y faire. Bien sûr que c’était injuste, et je savais pertinemment que la vie est brutale comme disait Alix, mais je ne pouvais m’empêcher d’enrager de continuer de le constater. Qu’est-ce qu’il y avait à faire ? Il y avait des choses à faire. Prendre la 13 en urgence jusqu’à l’UFC-Que Choisir. J’avais cotisé, j’étais devenu adhérent. C’est ce qu’on fait quand on n’a aucun pote avocat, quand on ne connaît personne. Le soir au téléphone avec mon père j’enrageais sur le fait que ce sont les plus faibles qui trinquent toujours, mon père me reprenait en me disant « les plus pauvres », pour moi c’était pareil. La pauvreté était un engrenage duquel on ne sortait qu’au prix d’efforts surhumains et pas à la portée de tous. De l’autre côté, les bailleurs, les propriétaires, les mecs blindés de thunes, étaient ceux qui avaient pour job de prendre l’argent aux plus faibles. J’étais dans le mauvais camp.

Une fois arrivé à l’UFC, j’ai enfin commencé à me sentir mieux. Ça faisait déjà trois fois que je venais, je retrouvais ce local chaleureux à l’ambiance un peu Lions Clubs où j’avais été déjà deux fois réconforté. Malheureusement pour moi, mon conseiller litige commençait déjà la rédaction d’une nouvelle lettre de mise en demeure leur demandant de me rendre ma caution. Je flippais. J’en étais arrivé au point où je voulais simplement que les choses se terminent. Je ne voulais plus ni perdre, ni gagner, je voulais en finir. Je voulais ne plus jamais avoir affaire à ce cabinet de gestion. Emménager dans cet appart refait à neuf mais pourri de Montmartre avait été une erreur, une erreur inévitable, je voulais que cette page raturée soit tournée. Mon conseiller litige était en train de rédiger une autre histoire. On allait leur envoyer une nouvelle lettre, on verrait bien ce qu’ils répondraient. Alors je m’imaginais l’étape d’après pour me blinder quand elle arriverait. J’imaginais déjà la fin du délai de huit jours évoqué par la gestionnaire, j’imaginais leur service contentieux me joignant au téléphone, je réfléchissais déjà à ce que je pourrai bien leur dire pour qu’ils évitent de faire venir chez moi un huissier. Je me demandai comment j’avais pu passer si vite d’une caution non rendue à un huissier qui vient frapper à ma porte comme dans Les Trois Frères.

Il faisait nuit, tous les conseillers étaient partis, j’étais le dernier adhérent. Dehors, il pleuviotait. On allait pouvoir envoyer la lettre, je venais de remettre une pièce dans la machine infernale. Qui savait quelle somme supplémentaire ils allaient me réclamer dans leur prochaine lettre ? J’étais pris dans l’engrenage et je n’avais d’autre choix que d’aller jusqu’au bout, avec à peu près la certitude d’être le seul broyé à la fin de ce combat de coq entre un cabinet de gestion et une association de défense des consommateurs. J’étais seul et minuscule, je n’avais jamais autant regretté d’avoir arrêté la télé. Ces 369,66 € à l’époque, je les aurais cédés en une minute, je n’étais pas à ça près. Mais aujourd’hui, c’était parfois tout ce que je gagnais en un mois. Je marchais vers le métro dans l’ombre humide et je me disais par cynisme que c’était drôle, j’étais probablement le mec le plus pauvre à trois-cents mètres à la ronde. Même le clodo au RSA dans la rue adjacente gagnait plus que moi. J’appelais Manon pour lui raconter en deux mots cette journée de merde et quand je raccrochai j’étais rassuré. Bien sûr, le cabinet de gestion allait continuer de me presser le citron, de jouer les shérifs de Nottingham avec moi. Mais je me forçais grâce à ce que m’avait dit Manon, à prendre un peu de recul. Au pire du pire, je n’aurais qu’à leur payer ces 369,66 €. C’était une somme, c’était un week-end quelque part, c’était aussi des billets d’avion pour des vacances, c’était énorme. Mais c’était aussi une taxe d’habitation qui tombe, un peu d’une redevance TV. Bref, on nous demandait tellement de thunes tout le temps que j’arrivais à relativiser en me disant qu’un paiement de plus n’allait pas me tuer.

Une demi-heure plus tard je retrouvai Manon et je la serrai fort dans mes bras. Je ne la desserrai pas. Elle devait sûrement se demander ce que je foutais. Mais j’avais besoin de la garder contre moi, de la sentir, de sentir sa matière, son être vivant, sa solidité, sa présence. Qu’est-ce que c’était que 369,66 € face à cette femme collée à moi, dans ma vie depuis des mois et pour de longs mois encore ? C’était que dalle. Cette somme que me réclamait le cabinet, c’était rien. J’étais soudain fier de m’en foutre de cet argent qu’ils me voleraient. La vie était toujours une chienne comme disait Sabri dans H, mais elle était aussi bien d’autres choses. Il y aurait encore des merdes, encore des coups de pute, encore des arnaques, elles faisaient partie de la vie comme un organe vital d’un corps. Mais à chaque coup de pute futur, Manon serait toujours là le soir quand je rentrerai. Il y avait bien plus important que de perdre trois-cents euros un sale jour de 2019, il y avait toute ma vie autour, et tout ce qu’elle charriait de pérenne, de chaud, de réconfortant.

« Voici les clefs », que j’avais depuis mis en repeat, tournait toujours. C’est pour ça que cette chanson, après cette journée, me filait les larmes. Mon père avait écouté l’album duquel elle est issue pendant toute l’année 1994. Je l’avais entendue toute mon enfance. Elle était probablement à remplir le salon de son courage le week-end quand je dévorais des Fantômette dans le canapé noir. Je chérissais ces moments, cette enfance, avec virulence, avec violence, une violence comparable à celle dont faisait preuve le cabinet de gestion. Voici ce que j’avais à opposer à leur malhonnêteté, leur brutalité, leur méchanceté, à toute la noirceur du monde. Si une simple chanson pouvait déclencher tout ça en moi, jamais personne ne m’empêcherait d’être le plus heureux du monde. Voilà ce que j’avais à brandir à leur visage : Gérard Lenorman, le canapé noir, les histoires de Fantômette, les goûts musicaux de mon père, l’odeur du café après le déjeuner, Manon maintenant, Manon demain, Manon toujours, le fait d’être entouré et d’avoir ainsi le sentiment d’être éternel.

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