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Je me suis promené

Je me suis promené Posted on March 28, 2018Leave a comment

Il est un peu tard, pas trop ; vingt-heures trente, pas plus. Le soleil s’est couché, mais la lumière est encore là, tarde à partir. Maintenant que les jours rallongent, elle met du temps à se retirer des rues telle une baignoire qu’on vide, une décrue. Dehors les néons des kebabs et des marchands de crêpes brillent de plus en plus. L’avenue de Clichy est étrangement vide. Elle est remplie, mais bien moins que d’habitude. Le bonhomme rouge, puis vert, se marie bien aux néons des commerces.

On a re basculé dans les six meilleurs mois de l’année. On est encore trempés et gelés, mais ça y est, on sèche et on se réchauffe. On est sur l’autre versant, il n’y a rien d’autre en ligne de mire que l’été. Et quelque part dans le quartier des Batignolles ce soir, c’est un peu de la Méditerranée et de l’Atlantique qui flotte dans l’air.

On remonte la rue Legendre en se donnant la main. On croise des joggers, les hommes prennent un air exagérément sérieux, les femmes portent du fluo sur leurs chaussures ou leur bandeau. Dans les restaurants les tables sont déjà remplies. On a commandé l’entrée, on attend même peut-être le plat. De temps en temps, on passe devant un bistrot à un angle. Je me retourne vers celui-ci. Les vitres sont sales, on distingue mal l’intérieur. En y regardant de plus près, j’y aperçois un groupe de gens de tous âges, tous vêtus de blousons de cuir. Peut-être qu’ils sont les vestiges de l’identité rock n’ roll du coin.

Je n’aime pas ce quartier, mais ce soir, il est silencieux. Il la ramène moins. Je me sens mieux dedans, comme dans une mer chaude quand l’après-midi s’achève. C’est peut-être le retour du soleil, de la douceur qui fausse mon jugement. Fin juin, début juillet, la population aura repris ses habitudes, sa confiance ; ils seront redevenus hautains et trop sûrs d’eux. Ce soir j’ai du mal à me figurer ce qu’ils sont d’habitude ; rien de négatif ne me touche.

La rue défile, on se raconte notre journée : les embrouilles avec le n+1, les tâches reloues, tout ce qu’on est obligé de subir pour payer le loyer. Étrangement, on en parle sans douleur, sans colère, avec une sorte d’habitude, de lassitude si routinière qu’elle se transforme en certitude qu’un jour, les choses changeront. Dans le ciel, la fourrure dorée de l’air du soir diffuse comme une force qui descend sur nous. Bien sûr, les n+1 sont tous des cons, et peu de gens ne font que ce qu’ils aiment, mais on se dit qu’importe. Ce soir on se sent loin des journées de travail, comme en hauteur. Le décor a des airs de Paris en été.

On passe l’église. Je reconnais ce restaurant qui n’avait pas voulu de nous parce qu’on ne voulait que boire un verre. « J’y suis allée pour dîner depuis, c’était très cher et pas ouf » me dit ma copine. Je suis rassuré, une sorte de justice est passée. On s’aventure jusqu’à la voie ferrée. Mais soudain on s’arrête. On se regarde, on se reprend. On n’a pas envie d’aller plus loin. On se sent mieux chez soi, sur notre rive, et la magie s’arrêterait sûrement une fois le pont franchi.

On rentre par la rue d’en dessous, pour varier les plaisirs, prolonger ce besoin d’exotisme timide. On longe le square en travaux. Dans le coin, entre ses grilles et celles de la voie ferrée, un clochard dort dans l’ombre. Chez Felixio, des bobos dînent sur la terrasse encore couverte, peut-être plus chauffée. Presque aucune voiture ne passe. Les joggeurs se font plus rares maintenant. La lumière a presque disparu. Par une rue perpendiculaire, on aperçoit les grilles du parc Martin Luther King. La présence discrète et massive de cet ensemble d’immeubles futuristes apaise.

Soudain, on se trouve pris par une odeur de pizza. On a faim. On a mangé de la pizza hier, mais l’odeur est trop prenante, trop alléchante. Il nous faut une margherita. Mais le mouvement de notre marche nous a déjà éloignés du restaurant italien. On se met en quête d’autre chose, sans toutefois s’écarter de notre chemin du retour. Un scooter électrique s’arrête sur le trottoir d’en face, et le livreur descend, puis disparaît dans un immeuble. Et puis ce sont les halles qui somnolent, les commerces qu’on croise : tout nous renvoie à ce dîner qu’on n’a pas eu le temps de préparer, et dont l’heure se rapproche, est presque dépassée. Que va-t-on faire ? On ne veut pas aller au restaurant, trop fatiguant. On pourrait commander, mais on a déjà commandé la veille. On pourrait se prendre quelque chose à emporter. Un jeune cadre attend adossé au mur de la salle d’un restaurant thaï. Un autre se tient devant la caisse du restaurant chinois d’en face. Ceux-là dîneront seuls, ou tout du moins chez eux.

Alors, sans qu’on s’en soit rendus compte, on est repris à la tête par une agitation. On est de retour dans l’avenue de Clichy. Elle s’est rassérénée, fait plus de bruit qu’à l’aller. On jette un œil à droite, puis à gauche. Les bons restaurants ne passent pas l’avenue, ou bien ils restent cantonnés aux rues perpendiculaires. On a soudain la flemme d’arpenter les rues à la recherche du bon plat à emporter. Le temps d’un instant, on évoque la possibilité de monter jusqu’au Mc Donald’s de La Fourche. Le trajet serait moins agréable. À l’angle de la rue Legendre, inconsciemment, on tourne.

« On rentre alors ?
– On commandera. »

C’est ça, on commandera. On commandera et on mangera dans le canapé devant le film du lundi soir.

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