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Je ne me suis toujours pas bourré la gueule avec Olivier Bourdeaut

Je ne me suis toujours pas bourré la gueule avec Olivier Bourdeaut Posted on March 22, 2018Leave a comment

C’est une longue tradition, tous les ans (depuis l’année dernière) au mois de mars, je me rends avec un ami au Salon du Livre pour boire du vin blanc au Bar à Huitres. On adore la littérature et on écrit tous les deux, mais on s’y rend surtout pour boire, déambuler entre les rayons sans jamais rien acheter (trop cher), et se moquer des écrivains derrière leur stand plutôt que de leur demander une dédicace (c’est bien sûr de la jalousie).

Pour les farceurs, le Salon du Livre est une aubaine : on y croise un ancien ministre, une animatrice télé, des journalistes, une dame avec un chapeau haut-de-forme, un sportif… ce condensé de profils qui n’ont a priori rien à voir avec la littérature ne manque pas de piquant. On trouve quand même toute une quantité d’écrivains « traditionnels » derrière leur stand, en rang d’oignons, classés par éditeurs. On n’arrive jamais à savoir s’ils ont plus l’air de bêtes de foire parquées dans des cages, ou de prostituées guettant la passe sur leur mètre carré de trottoir bien défini.

Cette année, je déroge à la règle, ce qui ne manque pas de surprendre, voire de désappointer mon pote. J’ai avec moi la version poche de Bojangles, et ma copine m’a confié ses deux livres d’Olivier Bourdeaut, eux dans l’édition originale (nous n’avons pas les mêmes finances). Objectif : aller les faire dédicacer par l’auteur. Il se produit entre 14h30 et 16h30. On arrive au Salon vers 16h après avoir bu quelques cannettes sur le chemin. Il y a encore plus de monde que la veille. Afin de me sentir plus à l’aise au moment de la rencontre, je propose à mon pote d’aller se boire un verre de blanc en vitesse avant de se diriger vers le stand Finitudes pour en finir avec cette dédicace. Mais, sur le trajet vers le Bar à huitres, je ne résiste pas à l’envie de vérifier si l’auteur de Pactum est bien là, et si la file d’attente est grande.

Il y a seulement quelques personnes. Je décide de me lancer, d’en profiter. Je ne sais pas si ce sont les quelques bières qui m’ont assez désinhibé pour que j’y aille, ou si c’est justement que je suis encore sobre et donc en meilleure possession de mes moyens. Quoi qu’il en soit je m’ajoute à la file. Olivier Bourdeaut est là, à trois mètres. Petite barbichette, pull Saint-James dont les trois boutons sur l’épaule sont si élégamment caractéristiques, teint scandaleusement hâlé (je ne sais pas où cet écrivain habite, mais probablement pas à Paris), et grand sourire du mec à qui tout réussit. Je comprends très vite qu’en dehors de la fille qui discute avec Olivier Bourdeaut, les autres personnes attroupées ne sont pas là pour l’auteur. Alors, une dame derrière l’écrivain bronzé m’interpelle, me demande si je viens pour une dédicace. J’ai bu, ou pas encore assez bu, je suis à l’aise. Je lui dis que oui, parlant fort, voulant me faire remarquer par l’écrivain basané. La dame me demande mes livres pour les étiqueter. Une discussion s’engage : ils les marquent d’une pastille parce que certains visiteurs se font emmerder en sortant, on leur demande de prouver que le livre était bien à eux avant le Salon. Olivier Bourdeaut tend l’oreille. Je dis à la dame que l’année dernière, ils vérifiaient aussi. Elle me répond que cette année ils se sont calmés, mais qu’ils sont quand même pointilleux. L’écrivain cuivré intervient, demande à son agent-éditrice-attachée-de-presse : « Ah bon et qui sont-ils ces gens pointilleux ? », je m’emporte et lance « On veut des noms ! ». La fille finit sa discussion avec l’écrivain métis pendant que je continue de parler avec la dame. La fille s’en va, c’est à moi. « Re bonjour ! ». L’échange est très cordial, je présente à l’écrivain mes trois livres, il les signe un par un. J’ai l’impression qu’il en met des tartines, mais je découvrirai plus tard que non, il signe simplement du message de rigueur : « Amictia Pactum Salis » pour Pactum, et « Riez et dansez » pour Bojangles. Soit. Olivier Bourdeaut me rend mes livres, et voilà qui est fait, il n’y a plus qu’à aller boire du blanc.

Cinq minutes plus tard, alors qu’on se tient devant la carte du Bar à huitres, mon pote me donne un coup de coude et lève le menton vers quelqu’un : c’est Olivier Bourdeaut, accompagné d’une femme. J’étais vraisemblablement le dernier à vouloir une dédicace, et il vient se restaurer et se désaltérer après deux heures de signatures. Mon pote et moi tergiversons devant le menu. Olivier Bourdeaut et sa compagne tâtonnent devant la cafétéria, puis nous passent devant et vont s’ajouter à la queue du Bar à huitres. On remarque enfin le prix de la demi-bouteille de blanc : 16 €. Banco. On se met à notre tour dans la file d’attente, juste derrière l’écrivain. On n’entend pas ce qu’ils disent, et quant à moi je parle de tout et de rien, n’essayant même pas de me faire mousser ou d’attirer son attention. On dit des choses drôles cependant, parce qu’on rit assez fort. L’écrivain et la femme repartent s’asseoir avec dans les mains un plateau agrémenté de fruits de mer et de verres de blanc. Je commande notre demi-bouteille et on part s’asseoir à notre tour, ni trop loin ni trop près de l’écrivain.

Je me dis que me retrouver à la terrasse d’un bar avec Olivier Bourdeaut est une sacrée coïncidence. Et si les choses prenaient ? Si, alors que je ne l’avais pas prévu, je finissais par boire des coups avec l’auteur de Pactum ? L’alcool monte, en ça le vin est beaucoup plus efficace que la bière. J’ai même l’impression d’avoir déjà trop bu. On rit de plus en plus fort, pas pour faire du bruit mais parce qu’on se trouve drôle. On disserte sur le fait qu’Olivier est un prénom bizarre. Mon pote répète ce nom assez bruyamment, trop fort à mon goût. Je le soupçonne même à un moment de vouloir se faire remarquer par l’auteur, ou quelque chose comme le défier. Olivier. « Comment s’appelle la sœur d’un Olivier ? » me demande mon pote. Je l’ai sur le bout de la langue, puis je trouve. Je lui répond que la sœur d’un Olivier s’appelle forcément Fiona. Nous tombons d’accord.

Les minutes passent et nos verres descendent, et l’écrivain est toujours là ; ils s’attardent. Je me prends à rêver : je me souviens qu’il est un peu fêtard. Ce que j’ai loupé il y a quelques semaines va peut-être devenir possible : on va boire notre bouteille, et lui de son côté, en bon vivant, va recommander des verres pour lui et la personne avec lui. Et puis, par je ne sais quel miracle, peut-être dans la file d’attente en commandant une tournée de plus, à l’évocation de la dédicace passée, le lien va se recréer. Et puis, le temps passant, l’alcool aidant, je lui dirai que je connais l’un de ses cousins. On finira par se retrouver à la même table. Alors on boira plus encore, et d’autres gens viendront s’ajouter, et notre tablée ne sera plus qu’un grand spectacle de camaraderie et d’ivresse. C’est ce à quoi je pense en sirotant mon verre, quand malheureusement l’écrivain et la femme repartent. Le moment est fini. Le reste de notre bouteille a tout d’un coup beaucoup moins d’intérêt. Je tourne la page. Quelques minutes plus tard, un sursaut me fait y croire une dernière fois : Olivier Bourdeaut est de retour et discute avec la femme de tout à l’heure ainsi que quelqu’un d’autre. C’est à ce moment que je propose à mon pote d’aller prendre deux bières. Mais le temps de les payer, l’écrivain est déjà parti. Il ne reviendra jamais, et je ne le croiserai plus dans les allées du Salon. Je garderai comme souvenir ce Folio et sa dédicace impersonnelle. Je ne me suis toujours pas bourré la gueule avec Olivier Bourdeaut.

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