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Je ne me suis pas trompé

Je ne me suis pas trompé Posted on January 12, 20204 Comments

   On s’est tous demandé un jour ce qu’on aurait fait en juin 1940. Serait-on devenu résistant, collabo, ou bien ni l’un ni l’autre ? Je n’ai pas vécu la guerre, mais j’ai vécu la maladie. Et la maladie est une sorte de guerre.

   J’ai toujours eu peur de la maladie et toujours eu peur de ne pas savoir comment y faire face, le jour où elle surviendrait. J’ai toujours pensé que le jour où elle arriverait, ma vie serait comme prise dans une tempête. La maladie est arrivée, et j’ai été pris dans une tempête. Mais quand on est au cœur de la tempête, on ne se rend pas trop compte de la quantité de flotte qu’on se prend sur la tête. On vit le quotidien à travers un microscope, on n’a heureusement pas l’image générale, l’immensité de la dépression qui s’abat sur notre figure. On est comme Billy Tyne ou Yann Gaos sur le bateau, on se focalise sur la vague qui vient ; pas le temps de prêter attention à la centaine de vagues derrière. Une par une. À chaque jour suffit sa peine.

   Toutefois, si je vois bien que le pont du bateau était une pataugeoire, j’ai aussi noté chaque jour tout ce qui restait en place. Je pensais que le bateau chavirerait dès la première vague, je me suis rendu compte que non. J’étais armé. Le bateau tenait bon, tenait bien même. D’abord, il y a eu ma famille, le fait de bien m’entendre avec mes sœurs, celui d’aimer Manon. Ça, pour moi, ce sont les lois de la physique. Et puis il y a le navire : était-il bien construit ? En bon état ? Bien entretenu ? J’avais peur de ne plus pouvoir me regarder dans la glace, de m’en vouloir pour tout, peur d’avoir perdu mon temps à des choses futiles, peur de n’être pas dans la bonne direction, de ne pas chérir les bonnes choses, de n’avoir pas compris ce qui valait le coup et ce dont il fallait se foutre. Il n’en était rien.

   On vit avec la maladie tous les jours, on l’apprivoise comme le renard, et je me suis rendu compte que je ne m’étais pas trompé. Je suis fier de moi. Je suis fier d’aimer la mer, la Bretagne, de parcourir la France pendant des heures sur Google Street View. Je suis fier d’écrire, d’y consacrer ma vie, je suis fier de donner des cours d’écritures à des collégiens, je suis fier de me laisser souvent séduire par la force des souvenirs, fier d’aimer Yann Tiersen ou Mano Solo, d’aimer Le Petit Prince. Je suis fier d’aimer le silence, d’aimer me promener le long des champs de l’Oise, d’aimer nager, souffrir par l’effort, me taire, surtout quand les autres parlent. Je suis fier d’avoir compris très jeune à quel point il était important de se tenir debout devant la mer et d’enfin la boucler.

   « Quand Maman sortira, j’espère aller me poster devant la mer avec elle, et on la bouclera ». C’est ce que j’avais écrit un jour de l’année dernière. Maman est sortie un peu avant Noël et nous sommes allés à Deauville. Il y avait aussi mes sœurs. On s’est postés devant la mer et on n’a rien dit. À vrai dire, on n’est même pas restés un quart d’heure, il faisait trop froid. Avoir lu Le Petit Prince tant de fois et avoir compris si peu de choses a quelque chose de risible. Pourtant c’est dit et redit, « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Devant la mer on se tait, il n’y a rien à dire, et d’un certain point de vue, rien à voir. Il faut fermer sa gueule et les yeux aussi, respirer simplement, se sentir vivant. Il faut se laisser vivre. Comme un chat qui somnole au soleil, il faut perdre son temps. La vraie vie, la pleine vie, n’a rien de spectaculaire. Au contraire, elle est d’une banalité confondante. C’est ce silence qui fait de la place à l’intérieur et installe une paix de foyer bien rangé, bien tenu.

   J’avais peur, le jour où la maladie arriverait, de voir le sens de ma vie remis en question. Si je m’en veux sur des détails, le sens de ma vie n’est pas remis en question, il est renforcé. Je vis la vie que je veux vivre, je vis la vie qu’il me faut vivre, cette vie vigie dans le bonheur comme dans le malheur, cette vie vigie qui adoucit le bonheur et soigne le malheur.

   Demain, cela fera huit mois que ma mère est tombée malade. Ce sera aussi son anniversaire et nous fêterons ça chez elle. En fait, dans la tempête, je n’étais ni Billy Tyne ni Yann Gaos, j’étais Truman Burbank.

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