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J’ai toujours détesté les rousses

J’ai toujours détesté les rousses Posted on September 27, 2020Leave a comment

   J’ai toujours détesté les rousses. Faut le savoir. Ça me suit depuis des années. Eh ben hier soir, en rentrant du boulot, ça a pas loupé. J’arrive à la station Opéra comme tous les soirs. Puis normalement, dans l’ordre, Gare du Nord, TER, puis le Captur – le blanc là, à côté du scooter – et puis Chantal, alias Mamour en public, Ma-mort dans ma tête, parce que c’est la personne la plus mauvaise que j’ai jamais rencontrée, et enfin Baptiste et Mélanie, qui ne m’ont pas adressé la parole depuis 2014, quand l’aînée s’est décoloré les cheveux et que son cadet l’a soutenue contre moi. En bref, ma soirée s’annonçait tellement idyllique que la photocopieuse du service juridique me manquait déjà. Eh ben j’étais pas au bout de mes peines.

   J’entre dans le métro, je sécurise d’emblée une place contre un des strapontins. Ah oui,  faut le savoir, je suis fort à ce jeu. Quand les portes s’ouvrent, j’ai déjà scanné où étaient les places libres et comment me ruer dessus. Bon, sur ce, je m’adosse contre le siège relevé, content de moi. Et là, une femme est en train de chanter. Et elle est rousse. Les cheveux à ras, comme un patient en rémission. Si je dis ça, c’est juste pour vous donner une idée. Et d’un seul coup, cette rousse, elle me rappelle Isabelle. Pour que vous compreniez, Isabelle c’est une rouquine, une collègue de ma femme. On était tombés sur elle lors d’une virée en famille au Crotoy. Y avait un grand noir qui rappait sur le front de mer et Isabelle se dandinait, applaudissait, poussait deux trois notes pour l’accompagner. Ses yeux brillaient d’admiration pour ce noir torse nu et comme tombé du ciel. Isabelle, je l’avais tout de suite détestée. Cette décontraction, cette absence de complexe, ce rapport au corps, cette attirance pour le noir… Bref, tout m’avait dégoûté.

   Et là, dans le métro, la chanteuse est du même genre. Elle chante du Véronique Sanson. Je tends quand même l’oreille, parce que Chantal, ma femme, elle déteste. Mais très vite, ça me barbe. Pourtant, alors que les stations défilent, je me rends compte que je continue quand même d’écouter. Je tends l’oreille à nouveau et subitement j’ai l’impression bizarre que la chanteuse me parle. Qu’elle parle de moi, qu’elle chante pour moi, enfin vous voyez le truc. Je connais pas les paroles alors je me dis arrête, t’es complètement paranoïaque. Alors je la regarde et tout d’un coup elle me regarde aussi. Les yeux rivés sur moi, elle chante :

« Je t’emmène faire le tour
De ma drôle de vie
Je te verrai tous les jours… »

   Je regarde autour de moi parce que j’ai peur qu’on me voie, ou qu’on nous voie. Tout le monde s’en fout. Un type s’en sort bien sur la dernière version de Candy Crush, une ado lit un truc genre Harry Potter. La routine. Je détourne la tête et j’essaie d’oublier, mais je peux pas m’empêcher d’écouter encore. J’entends la chanteuse qui dit :

« … Et si je te pose des questions (qu’est-ce que tu diras ?)
Et si je te réponds (qu’est-ce que tu diras ?)
Si on parle d’amour (qu’est-ce que tu diras ?) »

   Est-ce qu’elle chante ça pour que je la regarde encore ? J’ai l’impression gênante qu’elle m’interpelle devant tout le monde. Pourquoi moi ? Je demandais juste à rentrer chez moi, retrouver ma maison douce et ma famille rasoir. Mais au bout d’un moment, je résiste plus, je la regarde à nouveau. Elle me regarde encore, peut-être même qu’elle m’avait pas quitté des yeux. Elle me dit :

« Même si tu as des problèmes tu sais que je t’aime, ça t’aidera
Laisse les autres totems, tes drôles de poèmes et viens avec moi. »

   Plus de doutes, elle me parle vraiment. Du coup mon cœur s’emballe. Elle a vraiment ce côté Isabelle, la danseuse du dimanche fan de rappeurs. Isabelle se trémoussait langoureusement, on voyait son nombril, ses épaules étaient nues, le balancement de ses hanches avait quelque chose de démoniaque. Décidément, j’ai jamais pu la voir en peinture.

   Et tout d’un coup, la chanteuse a fini. Elle remercie l’audience. Je lui souris. Elle passe dans la travée. Gare du Nord arrive… J’ai cru que j’allais pas pouvoir lui donner la pièce de 2 € que je serrais fort dans ma main, bizarrement, entre le pouce et la paume. Quand est-ce que j’avais sorti cette pièce ? Je m’en souviens pas. Mais elle est revenue, j’ai souri encore, tendu le menton vers elle. J’ai donné mon aumône. Elle m’a remercié, je lui ai dit que c’était moi qui la remerciais. Je ne sais pas ce que je voulais dire, mais je voulais en dire plus.

   Dans le TER ensuite, l’image d’Isabelle se mêlait à celle de la chanteuse. Et dire qu’elle avait chanté pour moi. C’était donc que je lui avais plu ? C’est donc que je pouvais plaire à ce genre de femmes ? Parce qu’en fait, et vous êtes le premier à l’apprendre, et probablement le dernier, mais j’ai eu le temps de m’en rendre compte depuis hier : Isabelle, la folle là, je crois que je l’avais adorée. Elle représentait tout ce que j’avais jamais osé faire. Jamais j’aurais cru pouvoir plaire à une Isabelle. Moi, je croyais que les rousses aux cheveux courts aimaient les noirs qui rappaient.

   Donc le lendemain, ce soir, tout à l’heure là, j’attends sur le quai à Opéra. Depuis la veille je pense qu’à une chose : retrouver la chanteuse du métro. Si la rousse est là, je lui propose un café. C’est ce que je me suis promis. Ici, ailleurs, n’importe où ! J’ai pas fait ça depuis vingt-cinq ans, mais c’est comme ça. Si elle dit oui, à la fin, si elle veut que je reste, je reste. Si elle veut que je plaque tout, mon travail, que je l’aide, que je l’aide pas, qu’on emménage ensemble, je le fais. Je suis à la fin d’un cycle, vous comprenez ? Je suis arrivé à un tel stade de dégoût de mon foyer que je pourrais faire n’importe quoi. Comme je suis prêt à tout pour elle, c’est elle qui fixera la limite. Et à en croire sa chanson d’hier, y a des chances que la limite se situe loin d’ici, loin de ma femme et mes gosses. Je me dis Chantal, Baptiste et Mélanie aux cheveux roses – elle fait tout l’arc-en-ciel – ça va leur faire tout drôle quand je rentrerai pas ce soir.

   Là-dessus, je suis rentré dans le métro. Cette fois-ci, carrément une place assise ! Et la chanteuse, elle était là. Cette fois, elle chantait du Christophe Maé ; un truc que Mélanie écoutait en boucle avant de partir en cacahuètes. C’est pas ma tasse de thé, mais je me dis pourquoi pas. Je l’ai regardée, elle m’a regardé, j’ai souri. J’étais soulagé. À la fin, comme la veille, elle est passée dans les rangs, puis elle s’est dirigée vers moi. J’ai un peu levé la tête, puis je me suis carrément mis debout. Au lieu d’une pièce, je lui ai donné un petit papier plié en huit où j’avais écrit « Prenons un café ». Elle l’a déplié devant moi, mon cœur tambourinait, j’attendais sa réaction, terrorisé. Le métro a commencé à ralentir. Elle m’a souri, j’ai souri, je crois même que mes yeux étaient mouillés. Et là, elle m’a balancé comme ça, d’un coup sec, tranchant : « Non merci, je ne suis pas à vendre ». J’ai pas pu répondre quoi que ce soit. Le papier était déjà de retour dans mes mains, elle était partie dans les rangées derrière moi. Le métro s’arrêtait. Gare du Nord. Fallait que je descende. J’ai jeté un œil aux passagers, j’avais peur qu’ils m’aient vu me faire rejeter. Ils s’agglutinaient sur la porte pour filer le plus vite possible vers d’autres trains. Je me suis retourné, la chanteuse finissait sa quête. La mort dans l’âme, j’ai dû partir. La suite, en bref : le TER, le Captur, et me voilà. J’ai pas réussi à rentrer tout de suite.

   Comment ? Si ça fait mal ? En tout cas ça fait pas du bien. De quoi ? Si j’en reprends une ? Bien sûr que j’en reprends une ! Je sais, c’est déjà la troisième… Tant pis, ils attendront. Dites, vous pouvez m’expliquer, vous, comment j’ai pu tomber dans ce panneau ? Comment j’ai pu croire que…? Enfin bon, de toute manière, je vous l’avais dit dès le départ : j’ai toujours détesté les rousses.

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