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J’ai parlé à un pêcheur

J’ai parlé à un pêcheur Posted on March 16, 2018Leave a comment

Notre balade sur la côte de Pornic commençait à peine. On marchait sur le sentier longeant les falaises. Ma copine admirait les pêcheries juchées sur l’eau comme des animaux mécaniques aux allures de quadripodes impériaux. De mon côté je regardais les yeux écarquillés les maisons gigantesques derrière les immenses barrières des jardins. Certaines avaient des piscines couvertes, d’autres étaient jolies en plus d’être immenses. Un peu plus loin, j’essayais de prendre en photo la mer avec les pêcheries au premier plan, mais le contre-jour ne m’aidait pas. Alors, une dame sort des rochers puis nous dépasse sur le sentier. Au bord d’un étroit chemin en zig zag menant à l’une des pêcheries, elle s’arrête et discute avec un moustachu d’une soixantaine d’années bien tassées, portant béret, pantalon de jogging, mocassins et polo bleu marine délavé. Ils doivent être en couple. Ils descendent alors tous les deux vers la pêcherie puis, au moment de s’y engouffrer, le petit vieux se retourne et nous lance : « Vous voulez venir ? ». On se regarde bêtement : est-ce que cet autochtone plaisante ou bien sommes-nous réellement invités ? Qui ne tente rien n’a rien. En y allant, on va pouvoir en apprendre plus sur son métier de pêcheur. Prenant notre courage à deux mains, on dévale à notre tour le chemin en lacet et on entrouvre la porte de la cabane sur pattes.

Le pêcheur sert vigoureusement ma main, puis celle de ma copine. On comprend vite que la dame n’est pas du tout sa compagne, mais une visiteuse, comme nous. On est tombé sur un pêcheur inviteur en série. « Qu’est-ce que vous pêchez ici ? », la visiteuse joue le jeu. « Du merlu, essentiellement. Des éperlans, mais ça c’est juste de la friture ». Je repense à tous ces livres de la seconde moitié du XIXe siècle dans lesquels il y a toujours un chapitre où le héros et sa meuf font une partie de campagne où ils dégustent des « éperlans frits » arrosés d’un petit guinguet. « Et un peu de maquereau », conclut-il. Il nous dit qu’avant il y avait beaucoup plus de poissons. J’ai l’impression d’entendre n’importe lequel des reportages d’Arte, de F5, ou le discours de Nicolas Hulot à la fin d’Ushuaïa Nature. Je me demande pourquoi je suis né dans une époque où tout disparaît : les peuples autochtones, la faune et la flore, les terres elles-mêmes, sous l’eau. On lui demande pourquoi il y a moins de poissons, il ne sait pas quoi nous répondre. C’est pas aujourd’hui que j’aurai ma grande réponse.

« Vous vivez ici ? » demande le pêcheur pornicais à la dame. Il s’intéresse autant à nous que nous à lui. La dame est à la thalasso de la plage de la Source, en contrebas. « Et vous venez d’où ? ». Elle vient de Belfort. « Le Grand Est ! s’exclame le moustachu. Et vous ? » nous demande-t-il. « On est de Paris. », « Paris même ? », « Oui, Paris même. », « Où ça ? », « Moi Montmartre », « Et moi Batignolles ». La dame de la thalasso en profite pour habilement tirer sa révérence. L’homme au polo reprend : « Paris je connais bien ! ». Il y a été concierge, dans le 13e arrondissement, « pour avoir un logement gratuit ». Il sous-louait son logement à quelqu’un d’autre. Un jour, son proprio lui a proposé d’acheter, mais il n’avait pas l’argent. Je me dis que tout ça est passionnant, mais que j’aurais bien aimé en apprendre plus sur sa pêcherie que sur un taudis à Porte d’Italie. Puis le futur pêcheur a quitté Paris. Quand il revenait, il dormait à l’hôtel Henri IV, près de la Place Dauphine. Il connaissait le taulier qui lui trouvait toujours un coin où dormir quand il venait. Il y avait la douche sur le palier, mais ce n’était pas grave, « à Paris, on vit dehors ». Et puis ça a été un autre hôtel où au téléphone, la première fois, la patronne lui avait dit « Si t’es beau garçon, tu payes pas ! ». Il ne nous dit pas s’il a finalement payé ou non.

La conversation s’enlise sec, la dame de Belfort doit déjà se prélasser dans un bain aux algues. Un crachin commence à tomber. Je tente un premier départ. « Et puis y a eu la clinique ! ». Manqué. L’homme a été ambulancier, il bossait pour une clinique de vedettes, à Saint-Mandé. « Ils venaient tous se faire une cure de jouvence, sous perf’ pendant deux semaines, un mois, puis ils repartaient, frais comme des gardons ! ». On répond le moins possible, espérant que les choses se tassent, mais soudain : « Bruno Coquatrix ! ». « Lui aussi il venait là-bas ! ». Puis il nous conte l’histoire d’une américaine qui avait carrément une chambre à l’année dans la clinique, « comme à l’hôtel ». On n’en sort plus. La pluie augmente, il ne la sent pas. « Le père Cassel, il est arrivé en faisant des claquettes ! », et le pêcheur parisien de déployer un improbable jeu de jambes sur le ponton de sa pêcherie. « Mais du coup, il est reparti comment ? » demande ma copine. « En faisant des claquettes aussi » je réponds. Personne ne rit.

Mon four ouvre une brèche. « Bon ! Ben on va y aller, faut qu’on fasse cette balade », « Oui, allez-y, surtout si vous avez de la voiture après ! ». On enclenche le départ, quand soudain « Et vous êtes dans quoi à Paris ? ». Eh merde. Ne surtout pas se lancer là-dedans. Ma meuf démine le terrain « Je suis dans les parfums », pendant qu’il lui répond des trucs comme « Ah je l’aurais parié ! », « Enfin quelque chose comme ça », « Ça se voit quand on vous voit ». J’essaie d’échafauder un plan pour ne pas avoir à lui dire que je suis écrivain. Si l’info s’évente, on peut en avoir pour la nuit. Ils discutent tous les deux sur l’importance d’avoir un réseau à Paris, pendant que j’évalue les risques potentiels. Si je lui dis la vérité, je vais devoir lui parler de mon livre, de ce que j’écris par ailleurs, il va dire « C’est bien », puis immédiatement nous reparler de son passé. Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir nous sortir ? Il aura sûrement servi un verre avec Sartre en 1976 ? Ou bien tapé un billard avec René Char en 1972 ? Et quand il était au Henri IV, il en aura vu passer, peut-être ? Non, ce sera trop long. Je n’ai qu’à dire que je travaille dans la télé. Après tout, c’était encore vrai il y a deux ans. Mais en y réfléchissant, je me rends compte que ça peut être encore pire. Il va faire comme tous les gens à l’époque : me demander si Foucault est sympa en vrai, comment Reichmann s’est fait sa tâche sur le visage, si je connais Hanouna. Dans tous les cas, je suis piégé.

La pluie redouble d’intensité, c’est le gong qui nous sauve. « On va aller s’abriter dans un café ! ». Il n’a plus d’armes pour nous retenir, et nous laisse enfin partir. Sur le retour, je me rends compte que je n’ai posé aucune des questions de base à ce pêcheur : comment s’appelle-t-il ? Est-il propriétaire de sa pêcherie ? Vit-il de sa pêche ? J’ai passé quarante-cinq minutes à discuter dans une pêcherie avec un ex concierge-ambulancier parisien. J’ai parlé à un pêcheur.

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