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J’ai lu un roman inconnnu

J’ai lu un roman inconnnu Posted on March 8, 20182 Comments

Jean-René Huguenin était une figure littéraire montante de l’après-guerre, quand il trouva la mort à vingt-six ans, deux ans après avoir publié son unique roman : La côte sauvage. Je suis tombé sur cet écrivain-comète en faisant des recherches sur les gens célèbres morts en voiture (sans commentaire). C’est par Roger Nimier (mort au volant d’une Aston Martin DB4 sur l’autoroute de l’Ouest, au niveau de La Celle Saint-Cloud dans les Yvelines, le 28 septembre 1962) que je suis arrivé à Jean-René Huguenin (mort le 22 septembre 1962 au volant d’une Mercedes 300 SL sur la nationale 10, au niveau de Sonchamp dans les Yvelines). Le côté écrivain maudit m’a tout de suite séduit chez le personnage ; le destin rimbaldien ; l’image de génie mort trop tôt qui colle à la peau du Club des 27. Plus j’ai creusé, et plus le personnage m’a fasciné. Il n’avait choisi ni Sartre, ni Camus, avait côtoyé Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier avant de s’en éloigner pour « différents artistiques » ; et il parlait de la mort avec un sérieux et une solennité qui, même surjoués, résonnaient aujourd’hui bizarrement vu son destin tragique.

Puis, c’est cet unique roman qui m’a intrigué. Il s’appelle La côte sauvage, c’est un très joli titre. Écrit à vingt-quatre ans, il relate l’histoire d’un jeune garçon qui revient un été dans sa maison de famille bretonne après deux ans de service militaire. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon propre livre. Et puis c’est toujours émouvant un bon roman qui se passe en Bretagne ; comme si les planètes s’alignaient. Dans La côte sauvage, le héros revient dans sa famille ou rien a changé, en dehors d’un détail : sa petite sœur va se marier, et en plus avec son meilleur ami. Alors, le héros, Olivier, très attaché à sa sœur, à la limite de l’inceste, passe l’été à tenter de faire échouer ce mariage, quitte à se brouiller avec son meilleur ami.

J’ai lu le roman d’une traite, en deux jours, et une fois refermé, j’essayais de comprendre. Bien sûr, toute la partie « bretonne » du récit me parlait particulièrement : les allers et retours en voiture par les départementales et les nationales (les mêmes qui piègeraient l’auteur à la sortie de Rambouillet), Alençon, le Haras de Jardy, Pontorson, Dol-de-Bretagne, leur maison qui était la mienne, avec son plancher qui craque, ses volets qui battent au vent et à la pluie, le bruit des vagues ininterrompu, comme un drap tendu qui encercle la maison au loin. Mais au-delà de ça, je me trouvais devant 171 pages d’une justesse et d’une efficacité imparables, incomparables. Je repensais à des passages, à la force des dialogues, la profondeur infinie du héros, sa dureté et sa poésie, et je restais bluffé devant ce texte écrit par un mec de vingt-quatre ans.

L’avoir lu m’a confronté aux limites, aux maladresses et plus généralement aux défauts de mon propre livre. La côte sauvage était le premier livre de Jean-René Huguenin, pourtant on aurait dit celui d’un mec de quarante ans, avec déjà plusieurs romans derrière lui. Peut-être qu’à l’époque, dans le bouillonnement intellectuel des années 50-60, dans cette période générale de connaissance, de culture et d’expression écrite plus développées qu’aujourd’hui, il était plus facile d’écrire ainsi, car, dans la compétition entre auteurs, l’exigence que chacun s’imposait était plus grande encore. Mais aucune excuse. N’importe quel mec qui écrit bien peut, à force de travail et d’un peu de jugeote, écrire un bon livre. J’y ai à ce titre compris quelque chose qui tombe sous le sens, mais qu’il m’a fallu du temps à admettre : pour écrire un bon livre, il faut s’oublier complètement, et ne pas écrire pour soi. Jamais. À aucun moment, dans aucune formulation, aucun signe de ponctuation ; même par rapport au sujet de l’histoire. Il faut écrire comme un étranger ; mettre sa propre personne de côté et se transformer en une machine à écrire. Plus on laisse les sentiments, le passé, l’affect de côté, plus le livre est écrit par un autre soi, meilleur il est. Il ne faut jamais croire, quand on écrit un roman, qu’on écrit un journal.

Puis j’ai cessé de penser à l’écriture, pour revenir au livre lui-même. Je me tenais devant ce livre à l’apparence si banale, cette couverture de roman qu’on achète au Relay pour le lire dans le TGV des vacances ; ces 171 pages m’avaient à la fois tant plu et tant appris. Alors je me suis souvenu qu’il n’y en aurait pas d’autres. Je demeurais frustré. Pourquoi ce con était-il allé se prendre la Peugeot 404 d’un grainetier mayennais aux abords de Saint-Arnoult ? Pourquoi cet imbécile qui apparemment se targuait tout le temps de vouloir défier la mort, (lui qui n’avait pas fait la guerre et avait vécu la Débâcle du haut de ses quatre ans), avait-il poussé le bluff jusqu’à la trouver ? Il nous laissait, tous, et pour l’éternité, avec un seul roman. Mais quels étaient les romans qu’il n’avait pas eu le temps d’écrire, qu’il n’écrirait jamais ?

Les survivants pressent toujours comme un citron la production littéraire d’un mort, pour en extraire de quoi constituer la bibliographie la plus grosse possible. Un recueil de correspondances par-ci, un journal par-là ; parfois, un roman inachevé, complété par un proche ou la femme, la fille, et publié à titre posthume. On presse, on presse, et malgré le trop peu de lignes écrites, on parvient à une dizaine d’ouvrages. Mais ça ne suffit jamais. Parce que l’œuvre des écrivains morts trop tôt est comme une pièce fermée dans laquelle on est condamnés à tourner en rond. Et Jean-René Huguenin, probablement sourire en coin, nous laisse bien cons avec cette unique histoire, ce roman d’automne qui se passe en été. Depuis, bien sûr, je conseille aux gens de le lire ; mais sous certaines conditions. Il faut aimer la Bretagne pour son cidre, mais aussi pour ses ajoncs. Il faut accepter de se confronter à un personnage caressant, mais râpeux ; quelqu’un qui fascinera et démangera ; quelqu’un qui ne laisse rien passer. Il faut le lire si l’on n’a pas peur de découvrir l’unique histoire qu’a imaginé ce devin, qui écrivait dans son Journal : « Je vais écrire quelques romans, et puis j’éclaterai comme un feu d’artifice, et j’irai chercher la mort quelque part ».

Ce roman était tout et rien à la fois. Il y aurait un avant et un après, et cet après, c’était de vivre avec comme un caillou dans la chaussure. La vie avait changé, mais je m’efforçais de croire qu’il ne s’était rien passé. Depuis je me répète comme pour me convaincre, « J’ai lu un roman inconnu ».

2 comments

  1. pas forcément d’accord sur le fond (laisser l’affect de côté quand on écrit) mais oui oui oui super post

    1. Je voulais dire dans le sens vraiment ne pas se “venger” ou se “soigner” en écrivant, mais ne penser qu’aux autres un peu 🙂 En tout cas merci pour ton comm’ !

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