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Il était une fois

Il était une fois Posted on March 9, 2020Leave a comment

   Il était une fois quelqu’un qui voulait devenir écrivain. Depuis l’âge de quinze ans, j’ai toujours voulu écrire, devenir écrivain. J’ai fait des études parce qu’il aurait été impensable pour moi de me lancer dans le grand bain sans un bagage solide. Et puis j’ai travaillé dans la télé, suivant l’une de mes passions. Pendant tout ce temps – le lycée, mes études, la télé – j’ai écrit en parallèle. Sur Internet, et en privé, le plus souvent même, en cachette. Il y a encore quatre ans, personne à peu près ne savait que j’écrivais. Aujourd’hui c’est ma vie, je ne m’en cache plus. À trente ans, j’ai décidé de me consacrer pleinement à l’écriture. J’avais le chômage, une enveloppe de départ, bref, de quoi vivre largement le temps de finir le premier roman que j’avais commencé des années auparavant et que le salariat, ses horaires, son stress, son emprise en général, m’empêchaient de terminer. Et même d’en écrire un autre. Et puis un autre.

   Toutes les bonnes choses ont une fin. Celle de cette période miraculeuse était même programmée. On était en 2020, c’était une nouvelle année, ma mère n’était plus à l’hôpital, on déménageait, l’argent, aussi maigre soit-il, ne tombait plus du ciel, il allait falloir trouver une nouvelle manière de continuer d’écrire en utilisant les éléments présents. Il allait falloir vivre sa vie sans l’aide de l’État. Il n’y a pas de statut d’intermittent du spectacle pour les écrivains. Entre deux livres, un écrivain n’est pas payé. Souvent, même pendant un livre, il n’est pas payé, en tout cas pas assez pour vivre.

   Alors, il a fallu que je retrouve un travail. Pas un CDI, ou bien pas du temps plein. Le CDI à temps plein, c’est prendre le risque d’un emprisonnement dont on peut difficilement se libérer. L’idée, c’était de garder du temps pour écrire, de ne jamais abandonner cette activité. On était en 2020, pour parvenir à être écrivain, il fallait être serveur dans un café, rédacteur de comptes rendus de réunion, maître-nageur, facteur. J’allais être vendeur de glaces. À la réflexion, cette nécessité a peut-être toujours existé. Je ne suis pas là pour me plaindre ou pour blâmer l’époque. Vouloir vivre de sa plume est un choix difficile parce qu’y parvenir est plus dur statistiquement que de réussir le concours d’une grande école. De cette difficulté naît sûrement la noblesse de la tâche. Si c’était trop facile, on ne produirait presque que de la médiocrité. Tant pis si c’est difficile, tant mieux. Le résultat n’en sera que meilleur. Parce que j’ai l’impression, erronée ou non, que plus c’est dur, plus on mérite.

   En littérature, il n’y a pas de voie toute tracée. Il n’y a pas d’école, pas de master écriture, pas de techniques à maîtriser. C’est pour ça que l’écriture est l’art suprême : n’importe quel débile peut être un génie de l’écriture ; regardez Booba. Il n’y a pas de voie royale, ou bien elle serait presque à éviter. Qui voudrait, aujourd’hui, d’un parcours type papa riche, ENS, copains dans l’édition, publication du premier roman à vingt-cinq ans chez Gallimard, prix littéraire dans les trois ans qui suivent ? Tout le monde ? Pas faux. Mais ça sonnerait quand même un peu creux. Si certains ont la chance d’avoir eu accès à cette voie, tant mieux pour eux, sincèrement. Après tout, elle n’exclut pas d’avoir du talent. Sur la ligne d’arrivée, l’Histoire sera seule juge. « The winner takes it all ». En ce qui me concerne, la voie royale m’a évité et j’ai évité la voie royale ; qu’importe, de toute manière, elle porte malheur en quelque sorte. “Il avait tout pour réussir” c’est ce qu’on dit souvent de ceux qui ont foiré. Toutes les autres voies sont plus légitimes. La mienne, parce qu’on ne décide jamais entièrement du sort qui nous est réservé, est désormais celle-ci : écrivain indépendant qui fait des piges de rédaction en freelance et vend des glaces. Vous souhaitez savoir ce qu’est un écrivain ? C’est ça. Tout pour l’écriture, la production de littérature, tout centré autour de ça. Les glaces, les piges, l’organisation de l’emploi du temps, l’état d’esprit, la manière de penser, la manière de regarder les autres dans le métro, la manière de se tenir quand on entre dans un café ou dans un bar ; droit en l’occurrence. Tout pour l’écriture.

   Elle est là, la noblesse du métier d’écrivain ; la substance de cette vocation. Vendre des glaces, indirectement, c’est envoyer du charbon dans la chaudière de la locomotive. Elle est littéraire, la locomotive. Et je crois qu’elle se conduit toute seule. Je ne suis qu’un commis, un préposé, un stagiaire, un exécutant. Je n’ai rien choisi, ou si peu. L’écriture prend toute la place, elle est un tyran auquel je suis dévoué, un sacrifice pour lequel je me porte volontaire. Or, plus on est prêt à transpirer pour un livre, plus on est sûr d’augmenter sa valeur, son sens, son universalité. Quand je sors du dernier métro sur la ligne 7, quand je traverse la gare de l’Est vide et muette, quand en haut des escaliers les seules âmes que je croise sont celles de gros rats qui ne s’écartent même pas sur mon passage, mon cerveau et mon corps saisissent ce que c’est que d’être écrivain. Un écrivain, c’est tout sauf un écrivain. Un écrivain, c’est un vendeur de glaces.

   Un jour, écrire, produire des livres, charpenter ma bibliographie, sera quelque chose de facile pour moi. J’ouvrirai des volets qui donneront sur un jardin qui donnera sur des champs. Mon ordinateur, mes carnets et mon café soluble m’attendront quelque part dans la maison. Le seul truc que j’aurai à faire, ce sera d’écrire. Je ne sais pas quand ce jour arrivera, et, pour être honnête, je ne me souhaite pas qu’il arrive trop tard, mais j’ai actuellement le sentiment de nourrir la matrice qui guidera, déterminera toute ma production littéraire, lui donnera sa valeur. Mon identité d’écrivain, elle se construit quand j’enfile mon tablier et que je mets mon badge avec mon prénom.

   La vie d’un écrivain ne se fait ni à la télé, ni sur Instagram, ni même, au fond, dans le débat public. La vie d’un écrivain se fait sur un clavier d’ordinateur. Tout le reste, c’est de la décoration. Seul compte la qualité d’un texte, la couleur du métal dont il sera fait. Tous les écrivains sont des chauffeurs qui travaillent plus ou moins dur, se cassent plus ou moins le dos à nourrir la chaudière. La seule chose qui compte, c’est la couleur de la fumée qui sort de la cheminée.

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