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Il est temps

Il est temps Posted on January 12, 2019Leave a comment

J’étais heureux. J’étais au bord de l’étang et depuis quelques mois je m’en satisfaisais. J’avais réussi à m’acclimater. Okay, c’était difficile parce que je n’avais pas d’argent, okay j’avais dit adieu aux restaus, aux week-ends à la campagne et à tout le reste. Mais ça n’avait jamais été une surprise. Je m’étais toujours dit que ma décision de vivre pour écrire m’empêcherait par définition de pouvoir profiter du confort bourgeois de la vie parisienne. J’en tirais même une sorte de fierté. Je n’avais pas de thunes mais j’étais trop content de ne pas angoisser le dimanche soir, de ne pas passer mon lundi à attendre 20 heures, ravi de ne plus me sentir au milieu du désert quand on est mercredi midi et que le vendredi soir semble si loin. J’étais fier, peut-être même rancunier, parce que j’étais encore blessé par ces six années de salariat. Alors je faisais de ma vie chiche un trophée, une coupe à brandir devant les vies hypocrites et tristes de certaines personnes de mon âge.

J’avais réussi soit à me mindfucker au point de croire que cette reconversion était vitale, soit, vraiment, elle l’était. J’avais la vie rêvée, la plus noble, la plus organique possible : je me serrais la ceinture mais je ne vivais que de l’écriture. Il n’y avait aucun parasite. Je n’avais pas de patron, pas de clients, pas de propriétaire à qui rendre des comptes. J’avais réussi à m’habituer à la pauvreté et je prenais ça pour une victoire. Je gagnais parfois moins qu’un type au RSA mais c’était cool : j’étais si proche du sol que je n’avais jamais autant appris, autant aimé, autant su ce qui était vrai, ce qui était faux, autant compris la valeur des choses, vu les choses aussi distinctement.

J’avais saisi la balle au bond pour me mettre à l’abri du salariat et j’avais réussi à me fabriquer un refuge confortable dans cette société piégeuse. En deux ans, j’avais vadrouillé, fait des piges à droite à gauche, j’avais passé un entretien collectif au Decathlon de Wagram un samedi matin et on ne m’avait pas pris parce que je n’étais pas assez « spécialisé rando », j’avais sorti deux livres : un roman et un triptyque de nouvelles, j’écrivais désormais tous les jours. C’était en effet une immense victoire. J’avais en somme réussi ma métamorphose.

Mais était-ce une fin en soi ?

Alors je me suis dit que j’avais trente-deux ans. C’était un tiers de ma vie. J’étais adulte et il était peut-être temps d’arrêter de faire du baby-sitting, d’arrêter de vivoter en attendant le jour où la navette de l’étang viendrait me chercher pour me conduire de l’autre côté. La navette n’était pas là ? Il était peut-être temps d’aller à sa rencontre.

Du côté de ma passion, tout était cadré, dans les clous, sur les rails ; il n’y avait plus qu’à attendre. Mais si je faisais tout ce que je pouvais faire pour devenir écrivain reconnu, si je construisais patiemment mon œuvre, que faisais-je pour devenir le petit-ami idéal, le futur père idéal, bref, l’homme responsable dans la société ? Manon avait des aspirations liées à son âge, ses débuts officiels dans la vie active, et il était hors de question que je ne les accompagne pas. Est-ce qu’on allait pouvoir déménager grâce aux revenus de mes livres ? Non. Il allait falloir trouver une parade. J’étais bien gentil, mais il était peut-être temps de grandir. Être adulte, être un homme, c’est savoir souffrir, s’habituer à l’ombre. Tant qu’on ne se laisse pas bouffer par elle.

Car écrivain, auteur, publié, autopublié, en tête de gondoles dans les librairies pour deux semaines ou inconnu chez Stock, c’était pareil. Tant que je n’étais pas Despentes ou Houellebecq, il faudrait des années pour que je puisse vivre de l’écriture, et si possible être connu grâce à mes livres. Alors qu’est-ce qu’il me restait à faire ? Et si je devenais connu, si mon modèle économique d’auteur confidentiel ne se mettait à fonctionner que le jour où mes gosses auront quinze ans ? Est-ce qu’il ne serait pas trop tard ? Bien sûr que si.

J’avais tout : l’amour et l’écriture. Si j’avais passé mes journées au scanner, j’aurais constaté qu’il n’y avait absolument aucune ombre au tableau. Je ne pouvais pas être dans une meilleure situation pour effectuer la traversée. Alors il était peut-être temps de rajouter de l’ombre au tableau. Parce qu’à moins d’un miracle, sans elle je ne traverserai pas l’étang. Je parle d’ombre contrôlée, circonscrite, de l’utiliser comme de l’essence dans un Zodiak ; de cette ombre indispensable pour s’approcher de la navette. Parvenir à récolter chaque mois de quoi payer la moitié du loyer était peut-être une vision trop court-termiste. Et si je gagnais plus quitte à m’ombrager ? Et si je gagnais plus d’argent pour partir en week-end ? Et si, miracle le plus inaccessible, je parvenais à mettre de côté ?

Et puis Manon n’avait-elle pas le droit, elle aussi, de partir en week-end à la campagne ? De partir à Londres avec moi ? Est-ce qu’on ne pouvait pas se prendre des cocktails au Grand Pigalle Hôtel en amoureux sans savoir qu’on ne pourrait pas y retourner avant des semaines ? Par considération pour elle, pour mes futurs enfants (est-ce que je voulais que mes gosses disent à leurs potes en CE1 « Mon daron sort des livres autoédités une fois l’an, à part ça pas grand-chose » ? Non), il me fallait prendre les choses en mains et devenir acteur.

En résumé, depuis la fin de mes études, j’avais joué la carte du confort et j’avais réussi mais j’avais fini mort à l’intérieur. Puis j’avais mis un grand coup de volant à droite. J’excellais maintenant parfaitement dans l’autre rôle : l’inconfortable mais vivant, l’artiste rempli de vibrations, partout tendu à un millimètre des choses. Il était peut-être temps d’allier les deux. Il était temps d’altérer un peu cette pureté, de prendre mes responsabilités, de construire mon futur d’homme. Il était possible que ma construction en tant qu’homme ne vienne pas nuire à ma construction en tant qu’écrivain. Alors qu’avais-je à perdre ? J’étais complètement libre. Ma vie d’homme n’attendait plus que moi et je ne m’en étais pas rendu compte. J’avais réussi à m’organiser en attendant le miracle. La rive de l’étang n’avait jamais été aussi bien aménagée. Il était temps de se jeter à l’eau.

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