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Hyères – Chap 6 & 7

Hyères – Chap 6 & 7 Posted on April 27, 20181 Comment

Le temps est bon. L’air est frais. Le ciel a éclaté, et déverse sur la ville une vapeur lumineuse qui tombe sur la Seine, réchauffant petit à petit sur les rues avoisinantes. Liliane descend de son taxi le sourire aux lèvres, et lance un grand « Merci ! » au chauffeur. Elle n’a pas été aussi heureuse depuis longtemps. Elle prend son temps, elle est en avance. C’est comme si elle était déjà partie. Elle a déposé le préavis de son appartement. Elle a posé quelques jours pour accompagner Jérôme dans son installation à Hyères. Bientôt elle pourra poser sa démission, et tourner enfin complètement la page. Tout s’enchaîne si facilement que Liliane sait qu’elle a fait le bon choix.

Elle a préparé de quoi déjeuner pour quand ils auront faim dans le TGV. Elle a préparé à l’homme de sa nouvelle vie son sandwich favori : thon crudités, avec de la vraie mayonnaise qu’elle a faite elle-même. Elle traverse la rue en tirant sa valise à roulettes, grimpe les quelques marches du bâtiment et se retrouve dans la gare. Elle tâte la poche intérieure de son mauvais imperméable : son billet est bien là. Liliane lève la tête vers le plafond de verre de ce scarabée de fer. La lumière blanche aux reflets d’or passe à travers les vitres et l’éblouit, crépite au bord de ses yeux. Liliane a quinze ans dans sa tête, et dans son corps tout s’est remis en mouvement depuis quelques mois. Si elle se laissait aller, elle pleurerait sans cesse. Elle est revenue au début de sa vie. Rien n’est plus émouvant que de se retrouver d’un seul coup téléporté dans le passé, dans son enfance, son adolescence. Comme elle est très en avance, elle décide d’aller prendre un café. Pendant qu’elle sirote son breuvage, elle se voit déjà à Hyères. Sans le dire à Jérôme, elle a commencé à regarder les appartements sur Internet, et a même trouvé quelques maisons. Elle ne sait pas encore ce qu’elle fera, mais elle en a une vague idée : ce sera un job artisanal, quelque chose de manuel, où l’on rencontre des clients, des gens intéressants ; un métier dont elle sera fière, quelque chose qu’elle seule dans la ville saura faire ; on viendra la voir pour son savoir-faire, elle sera reconnue pour ça. Elle n’aura plus jamais à se faire bousculer dans le train. Ils vivront paisiblement dans la maison préférée qu’elle a trouvée : avec une petite terrasse, et un jardin entouré d’une haie de santolines et d’agapanthes, sur une hauteur face à la mer bleu mat durcie par le soleil tout au long de l’année.

Comme Jérôme n’arrive toujours pas, elle finit son café et part s’acheter des magazines. Assise sur un banc, elle les feuillète sans parvenir à se concentrer. Il va finir par être en retard. Elle envoie à Jérôme un texto qui finit par un emoji qui sourit. Le revêtement de la terrasse fait un peu vieillot, mais ils n’auront qu’à remplacer le dallage, pense-t-elle, transportée. Les minutes passent. Jérôme n’apparaît pas, et il ne répond pas non plus à son texto. Liliane se demande ce qu’elle doit faire s’il loupe le train : partir sans lui, ou l’attendre ? Le numéro de la voie s’affiche maintenant sur le panneau. Liliane jette un dernier regard vers les entrées de la gare, mais rien. Elle se dirige machinalement vers son train. Ça le fera venir. Au pire, il montera dans le suivant ; la différence de prix ne sera pas un problème pour lui. Le manteau de Liliane pend à l’un de ses bras, pendant que son autre bras traîne sa valise. Elle a ses billets dans la main, et se laisse entraîner par le mouvement des passagers. Elle finit par s’arrêter sur le quai, mais elle gêne les voyageurs. Alors, elle reste au bord du quai contre le train d’en face. Elle appelle Jérôme au téléphone à plusieurs reprises, mais il s’obstine à ne pas répondre. Il ne doit pas capter. Elle se dit que c’est pas possible, que c’est une mauvaise blague. Elle lève la tête pour tenter de trouver son amoureux sur le quai, mais en vain. Traînant toujours sa valise, elle longe chaque voiture en scrutant l’intérieur du train, pour peut-être l’apercevoir à l’intérieur. Tous les visages qu’elle voit sont anonymes. Liliane, ils s’en foutent. Chaque personne qu’elle dépasse et qui n’est pas Jérôme l’enferme un peu plus en elle. Où est-il ? Ses yeux se mouillent. Faut-il qu’elle monte, qu’elle ne l’attende pas ? Elle ne le cherche même plus lui, mais a envie d’appeler à l’aide. Mais qui appeler ? On n’a personne à appeler quand son amoureux ne vient pas. Les pompiers, les policiers, la sécurité ferroviaire, ces gens ne sont pas là pour ça. Liliane est perdue. Le bruit d’un sifflet fend l’air d’un bout à l’autre du quai. Elle ne peut pas partir sans lui. Les portes du train se ferment, et la gorge de Liliane se gonfle ; c’est le chagrin qui enfle. Lentement, comme un monstre qu’on réveille, le train se met en marche, et Liliane a l’impression que c’est son cœur qu’il arrache. Elle avance vers le TGV sans réfléchir, comme si ce train était Jérôme, et que Jérôme fuyait devant elle. Le train n’est plus à quai désormais, et disparaît bientôt derrière un premier virage. Liliane pose son regard sur ses magazines, sa valise et son imperméable. Elle a un très mauvais pressentiment. Le dos transparent du scarabée fait effet de loupe, et Liliane a trop chaud. Elle pense alors à la mayonnaise maison de son sandwich qui ne va pas résister longtemps à la chaleur. Intérieurement, un rire mesquin remonte le courant de ses larmes. Liliane a compris. Qu’est-ce qu’elle en a à faire de la mayonnaise ? Il n’y a plus de mayonnaise. Plus de sandwich, plus de train. Plus de Jérôme. Plus de Liliane non plus.

***

Il y a dix jours maintenant que Jérôme a posé un lapin à Liliane. Il ne lui a jamais répondu ; comme s’il était mort. Liliane s’efforce d’oublier, mais chaque tentative la blesse, lui fait encore plus mal qu’une blessure physique. Il est midi trente. Devant son ordinateur de bureau, la comptable célibataire mâche son déjeuner de plus en plus vite ; comme pour faire passer ce souvenir, l’oublier, ne l’avoir jamais vécu. C’est comme une fenêtre qui s’ouvre sur le vide de son existence, une béance grossière en elle qu’elle arrive à oublier la plupart du temps, mais qui lui saute à la gorge quand elle déjeune seule.

Elle est allée se chercher un sandwich à la boulangerie. Elle est passée devant la terrasse où Jérôme l’a invitée pour la première fois. Elle a regardé la table où ils s’étaient assis, comme si elle s’attendait à s’y apercevoir avec lui. Mais la table était vide. Le sandwich qu’elle a acheté est fait de baguette, de beurre doux, de tomates encore congelées, de feuilles de salade iceberg et de tranches d’emmental sorties d’un paquet sous vide. Cet « Emmental-Crudités-Beurre » lui a coûté 7,90 €, avec un Oasis aux fruits rouges et une salade de fruits. Le sandwich disparaît bouchée après bouchée. Alors qu’il ne lui en reste plus qu’une, elle l’observe. C’est le crouton, il n’y a plus de garniture à l’intérieur, excepté un dernier morceau de tomate. Liliane l’avale d’un coup, sans être ni dégoûtée ni satisfaite. Elle jette le papier du sandwich dans sa poubelle. Elle tire sa salade de fruit devant elle et en ouvre le couvercle. Elle plante sa fourchette en plastique dans des morceaux de fruits. Elle met son casque sur ses oreilles pour s’offrir les seules minutes d’intimité, d’ascèse de sa journée. Elle met une chanson triste, et soudain arrête de mastiquer. Son regard part dans le vague, entraîné inconsciemment par la pensée de Jérôme. Elle essaie d’attraper avec les pics de sa fourchette les quelques airelles qui baignent dans le jus de fruit, au fond du récipient. Elle est voûtée, la tête penchée sur sa salade de fruit. Elle n’arrive pas à les attraper. Quand elle parvient à saisir l’un de ses fruits blancs carrés qu’on n’identifie jamais dans une salade de fruit, elle le porte jusqu’à sa bouche. Alors que celui-ci s’apprête à tomber, Liliane se penche d’un seul coup et ouvre la bouche pour tenter de gober le morceau de fruit avant qu’il ne tombe. Mais le morceau tombe quand même dans le récipient, et éclabousse son chemisier. Elle regarde autour d’elle : si quelqu’un la voyait, il aurait honte d’elle. Mais pas autant qu’elle n’a honte d’elle-même. Si quelqu’un entrait dans le bureau maintenant, il verrait Liliane rapetissée, redevenue enfant dans un corps d’adulte, abêtie. Il aurait une image d’elle très sévère, mais que Liliane ne réfuterait même pas. Elle a l’impression d’être un vieux grabataire devenu complètement débile, un légume qui n’arrive plus à manger ses fruits. Elle a les yeux mouillés pendant quelques dizaines de secondes. Mais elle se reprend, de peur qu’un collègue surgisse et la surprenne. Elle ravale avec douleur un sanglot naissant, jette le reste de sa salade de fruit à la poubelle, passe un coup de serviette sur son bureau et un mouchoir sur ses yeux. Elle rouvre Excel et vérifie ses emails. La béance grossière a relâché sa proie, la fenêtre se referme pour masquer à nouveau le vide de son existence. Liliane sait que sa vie ne changera plus jusqu’à sa mort ; elle finira par s’en accommoder.

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