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Hyères – Chap 5

Hyères – Chap 5 Posted on April 26, 2018Leave a comment

« Soleil et grand vent ». Liliane longe timidement les trottoirs. Elle ne connaît pas très bien ce coin de Paris. Elle regarde le nom des cafés et ne reconnaît pas celui indiqué par Jérôme. Elle jette un œil à son portable pour ne pas perdre son chemin. Ça devrait être ici. Les voitures passent devant elle mais elle ne les voit pas. De l’autre côté de la route, une petite place se tient sous le soleil et à l’abri du vent. Liliane est attendrie. On dirait un cliché, celui de la petite place typiquement parisienne qui n’existe que dans son imaginaire, perfusé d’images de films comme Le fabuleux destin d’Amélie Poulain.

Elle n’aurait jamais pensé que ce Paris-là existait en vrai. Alors qu’elle regarde cette placette comme on contemple un tableau qu’on ne comprend pas, elle y aperçoit Jérôme assis à une terrasse. Il feuillète un journal et boit un jus d’orange. Il l’aperçoit alors à son tour, et lui sourit. Liliane lui sourit en retour. Elle traverse la rue et le rejoint, l’embrasse sur la bouche de manière si adolescente que des gens autour s’en étonnent.

Ils discutent de tout et de rien depuis quelques minutes. Liliane lui raconte ses ennuis au boulot. Elle lui parle de Lucas et Mélanie. Jérôme l’écoute, mais semble attendre qu’elle ait fini. Il a l’air préoccupé. Le serveur ressert du thé à Liliane. Alors qu’il tourne les talons, Jérôme en profite pour déclarer soudainement :
« Écoute Lili… Je vais partir vivre dans le sud.
– Ah ah oui ? Allez, je viens avec toi !
– Non mais Lili, je plaisante pas… Je pars vraiment dans le sud.
– Comment ça tu pars dans le sud ? En week-end ?
– Non, plus qu’en week-end ; je déménage dans le sud…
– Quoi ? Mais qu’est-ce que tu vas faire dans le sud ?
– Je suis muté. Enfin… j’ai demandé à être muté, et ils ont accepté. Et j’ai choisi le sud…
– Attends mais comment ça t’as demandé à partir ? Et où dans le sud d’abord ?
– À Hyères… J’avais demandé avant de te rencontrer. Je savais pas que je te rencontrerai… Je savais que j’allais obtenir une réponse… j’espérais juste que ça marcherait pas. Et ça devait pas marcher ! J’avais une chance sur cent que ça marche normalement… C’est pour ça que je voulais pas t’en parler.
– Mais heu… Et tu me demandes même pas mon avis ? Tu pars comme ça ? Tu te rends bien compte que tu peux pas faire ça ?
– J’ai pas le choix Lili… Si je refusais je serais tout de suite placardisé ! »

Liliane tourne nerveusement sa cuillère dans sa tasse toujours pleine. Elle regarde durement Jérôme. Ses joues ont rougi et elle en a marre maintenant du soleil. Jérôme poursuit :
« Je pars dans trois semaines.
– Dans trois semaines ?! Dans trois semaines ?!?
– C’est super soudain, je sais… Mais je te le répète, j’ai pas vraiment le choix. J’allais pas refuser un poste que je leur ai moi-même demandé, tu comprends…? »
Liliane lâche sa cuillère dans sa tasse d’où giclent quelques éclaboussures dorées. Elle se redresse sur son siège et regarde de haut son partenaire. Jérôme comprend que ça va être plus compliqué que prévu. Il avance sa main sur son avant-bras, tente de la rassurer en lui disant des mots doux, en lui disant que ce n’est pas forcément fini pour autant : « Si toi t’es d’accord pour qu’on continue, alors on continue, bien évidemment ». Liliane ne l’écoute plus vraiment. Elle tente piteusement de l’ignorer, se met à boire son thé, se brûle les lèvres sans s’en rendre compte.

Tout se mélange dans sa tête. L’annonce de Jérôme vient soudainement drainer avec elle toute la médiocrité de sa vie depuis trop d’années. La comptable quadragénaire repense à son ex-mari, à ses enfants, à La Défense… La Défense. Depuis qu’elle avait rencontré Jérôme, La Défense était devenue un endroit agréable. La présence de son amant avait déposé sur chacun des immeubles en verre bleu un voile de douceur, comme un pansement. Elle avait fini par préférer La Défense à son propre chez soi, c’était dire. Mais d’un coup Jérôme venait de retirer le voile et de le balancer dans la Seine. La Défense lui apparaissait encore plus sombre et plus hostile qu’avant. Qu’aurait-elle encore à y faire ? Comment pourrait-elle continuer de s’y rendre tous les matins sachant que ce n’était plus une île au trésor où se cachait Jérôme, mais un cimetière où reposerait éternellement son souvenir ?
Dans sa tête cette image devient une évidence : elle ne pourra jamais y retourner ; ne serait-ce que physiquement. Une idée germe dans son esprit, comme un vers rentre dans un fruit. Comme pour continuer de fuir, son esprit s’attarde alors sur ses enfants, ses amis… mais son raisonnement est tout aussi amer, voire rancunier. Elle ne se l’est jamais avoué, mais au fond, elle leur adresse le même reproche à tous : ils la négligent, ne la voient pas assez, bref, ils s’en foutent royalement. Ses enfants sont grands désormais, ils ont leur propre vie. Ils ont chacun trouvé quelqu’un, ont un boulot, leurs amis, leur quartier… c’est d’ailleurs bien pour ça qu’ils ne la voient jamais. Et c’est pire pour ses amis. Eux ne lui ont jamais vraiment pardonné d’avoir divorcé. C’est ça, ils l’ont toujours perçue différemment, comme si ce qu’elle avait vécu était sale. Mais alors quoi ? Qu’est-ce qu’il y avait de sale à se faire tromper par son mari ? A se retrouver toute seule dans la vie à un âge déjà avancé ? C’était bien elle la victime, et pas l’inverse ! Ses amis étaient plus qu’ingrats, c’était de beaux salopards. Après toutes ces années, Liliane reste convaincue qu’elle a fait le bon choix. Elle aurait en revanche été moins triste si son ex-mari non plus n’avait pas refait sa vie avec quelqu’un.

Liliane se rend compte qu’elle repense à tout ça comme si elle était des mois auparavant. Sauf que ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, il y a Jérôme. C’est son « quelqu’un » à elle. Alors que devant elle, il continue de se répandre en explications oiseuses, elle repousse sa tasse et finit par sourire au soleil. Le germe a poussé dans son esprit et prend maintenant toute la place. Le ver s’est installé dans le fruit. Elle se le répète, elle aussi a enfin trouvé son « quelqu’un ». Il ne lui reste plus qu’à franchir le pas, faire le grand saut. Cela faisait longtemps qu’elle avait envie de tirer un trait au marqueur sur sa vie. C’est pile le bon moment, se dit-elle, c’est avec Jérôme qu’elle doit le faire. Il est celui qu’elle attendait, la force qui lui manquait. Liliane reprend ses esprits, coupe la parole à Jérôme et lui déclare :
« Ne t’inquiète pas mon chéri. Je comprends bien. J’aurais fait la même chose à ta place. D’ailleurs, tu sais quoi, je vais faire la même chose. C’est tout réfléchi : je pars avec toi ».

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