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Hyères – Chap 3 & 4

Hyères – Chap 3 & 4 Posted on April 25, 2018Leave a comment

Quelques heures plus tard, Jérôme et Liliane ont déjeuné à la terrasse d’un restaurant sur le parvis. Liliane était un peu gênée, elle avait peur de croiser un de ses collègues. Une fois de retour au bureau, on se serait discrètement moqué d’elle, et elle n’aurait rien su dire. Devant Jérôme non plus, elle ne savait pas trop quoi dire. Il s’intéressait à elle, et ça la mettait mal à l’aise. Elle ne pouvait pas comprendre qu’un jeune homme si beau veuille en savoir autant sur une femme comme elle. A sa grande surprise, il lui a pris son adresse email, en lui disant qu’il la reverrait avec plaisir. Elle s’est laissée faire, désarmée, sans se méfier, décollée du sol, avec à peu près l’impression de rêver. Elle se disait « Je n’ai rien à craindre puisque ce n’est pas réel ».

Jérôme a revu Liliane et c’est désormais bien réel. Ils se voient depuis plusieurs semaines maintenant. Liliane est heureuse. Petit à petit, elle est en train de se trouver. Jérôme est bien plus jeune qu’elle, et Liliane en profite autant qu’elle peut. Elle s’en trouvait un peu honteuse au début, mais ce n’est plus le cas. Elle admire sa jeunesse et tend vers celle-ci, tente de l’y rejoindre. C’est juste que ça met un peu plus de temps dans la tête des gens que dans la sienne. Jérôme ne parle pas beaucoup, mais elle sait qu’il est heureux aussi. C’est sa personnalité qui fait qu’il ne s’épanche pas, ne se confie jamais. Et puis la plupart des hommes sont comme ça. Même s’ils ne sont pas de grands bavards, ils sont parfois encore plus attachés aux femmes qu’elles ne le sont à eux.

Pourtant parfois Liliane prend peur. C’est souvent quand elle passe un soir sans lui et rentre seule chez elle. Elle est dans le bus qui la ramène après le trajet en train. C’est comme si tout s’écroulait sous elle. Jérôme est loin et elle ne le sent pas, c’est comme s’il n’existait plus. Parce que pendant deux heures, il ne lui envoie pas de textos. Que fait-il pendant qu’elle rentre ? Elle n’est plus habituée à dormir seule, plus habituée à son appartement qui n’est lui-même plus habitué à sa présence. Elle ouvre la porte d’entrée et réveille un lieu froid et fatigué. Il n’y a plus rien de confortable ici comparé à chez Jérôme. Est-ce que pendant ce temps-là une autre femme est chez lui ? Elle passe la soirée à s’abrutir devant la télévision en cogitant. Au moment de s’endormir elle en est presque convaincue : c’est trop beau pour être vrai. Un jour tout disparaîtra, et du jour au lendemain ce sera comme si rien ne s’était jamais passé. Elle met son réveil pour le lendemain et envoie un texto à Jérôme alors qu’elle s’était forcée à ne pas le faire, se disant que ce serait perdre la face, perdre la partie face à quelqu’un de plus fort qu’elle. Elle éteint sa lumière et colle sa joue contre son oreiller froid. Plusieurs minutes ont passé. Liliane dort déjà quand soudain sa table de chevet vibre. Elle rouvre les yeux en une fraction de seconde, se précipite sur son portable. C’est Jérôme et il lui dit qu’il pense à elle. Liliane sourit bêtement, recolle sa joue contre l’oreiller réchauffé et finit par s’endormir.

***

   Le week-end dernier, il lui a fait une surprise. Il lui a dit au débotté pendant le déjeuner, vendredi : « Tiens j’ai une idée marrante ! ». Elle lui a demandé ce que c’était, il n’a pas voulu répondre tout de suite. Elle pressentait quelque chose d’inhabituel et d’agréable. Elle aimait cette brume mentale au point de ne même pas insister pour que Jérôme lui dise ce qu’il y avait derrière. Mais lui, de son côté, ne tenait plus en place et n’a pas pu s’empêcher de tout lui avouer : « Demain on va dormir au Mandarin ! ». Liliane n’en croyait pas ses yeux.
« Le Mandarin ? L’hôtel de luxe ?
– Oui, le Mandarin oriental ! Tu te souviens, je t’avais dit que j’avais des clients qui travaillaient pour eux. »

Il est vingt-trois heures et le couple pousse avec vacarme la porte de leur chambre. Ils sont sortis éméchés d’un restaurant étoilé et ont sauté dans un Uber pour rejoindre le Mandarin. Arrivée à la chambre, Liliane tombe sur le lit les bras en croix. Jérôme force le minibar et ouvre une petite bouteille de champagne. Ils en boivent quelques gorgées au goulot, mais sont déjà emportés par une autre ivresse. Le désir entre eux est comme un flacon qu’on ouvre, une jarre fermée depuis trop longtemps et dont les senteurs, prisonnières depuis des siècles, répandent soudainement leur saveur forte et âcre dans l’air nocturne. Ils se déshabillent l’un l’autre et se dévorent le corps comme si ç’avait toujours été interdit. Comme s’ils avaient le droit de le faire pour une nuit seulement, et le droit de tout faire. Comme si ce qu’ils faisaient était suprême, sacré ; quelque chose qu’on n’accorde qu’aux dieux alors qu’eux sont mortels. Ce soir ils sont ouverts, à fleur de peau. Ils frissonnent au moindre contact du membre de l’un sur la peau de l’autre, brûlent jusqu’à l’incandescence. Ils s’étreignent dans un mélange de gestes précipités et de retenue soudaine, pour aller, en retenant leur souffle, chercher en eux, ou creuser dans l’autre, et trouver ce plaisir paroxystique, à l’image d’une ampoule qui brille de plus en plus fort et finit par éclater.

Après l’amour, alors que Jérôme dort, Liliane se lève et porte ses kilos de peau moulue et passée jusqu’à la salle de bain. Il est une heure du matin et elle ne veut surtout pas s’endormir. Elle veut tirer le fil de cette soirée jusqu’au bout de la nuit. Ne surtout pas se réveiller demain, parce que ça voudra dire que ce moment est révolu. Liliane n’a peut-être jamais été aussi haut dans sa vie. Elle refuse de redescendre. Elle fait couler l’eau brûlante dans la baignoire et retourne sur le pas de la porte. Jérôme dort comme un enfant à moitié dans la couette. Elle sourit bêtement. Elle retourne à la salle de bain et scrute son corps dans la glace, se tourne dans tous les sens ; de profil, de face, de dos… elle se trouve mieux qu’avant. Elle ne sait pas si c’est l’amour, mais son profil semble vraiment plus élancé et sa silhouette moins ingrate qu’avant. Elle ne se doute pas que l’amour ne l’a pas fait maigrir, mais lui cache juste un peu mieux ses kilos en trop.

Après le bain où elle s’est savonnée de fond en comble, shampouinée, a utilisé tous les produits disposés sur le bord de la baignoire, elle s’allonge à côté de Jérôme et allume la télé. Elle zappe et fait le tour de toutes les chaînes. C’est la première fois qu’elle est dans un si bel hôtel, elle veut ne pas en louper une miette et jouit de tout ce que lui offre la chambre, sans se rendre compte que c’est un peu pareil qu’ailleurs. Elle caresse le corps de Jérôme éclairé par la lumière mouvante de l’écran. Ce n’est même pas qu’elle revit sa jeunesse, parce qu’elle se rend compte qu’elle n’a jamais vécu ça, même étant jeune. Elle se sent comme dans un rêve, sauf qu’elle y croit maintenant. Dehors la nuit est noire au plus profond. Les yeux de Liliane se ferment… puis se rouvrent en sursaut. Elle avait oublié, mais se souvient à nouveau où elle est. Elle lutte pour continuer de regarder la télé, mais ses yeux se referment. D’épuisement, Liliane s’endort très tard et très loin dans la nuit, à des années lumières de son propre appartement.

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