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Hyères – Chap 1 & 2

Hyères – Chap 1 & 2 Posted on April 24, 2018Leave a comment

Liliane a quarante-huit ans, mais la plupart des gens croient qu’elle en a cinquante-cinq. Elle est comptable et travaille à La Défense dans un bureau trop grand pour y avoir de l’intimité, et trop petit pour y passer inaperçue. Elle partage cet espace avec trois autres femmes. L’une est comme elle, a le même âge et une vie identique. Les deux autres ont quinze ans de moins, et l’âge est la seule chose qui les différencie de Liliane. C’est plutôt agréable pour elle de travailler avec des femmes, avec des clones. Elle n’y fait plus attention, elle ne souffre pas au bureau. Beaucoup de collègues croient que c’est une vieille fille.

C’est le genre de femmes qu’on voit discrète au travail, et dont on conclut que la façade est si insignifiante qu’il ne peut rien y avoir derrière. Sauf que personne ne la soupçonne, mais Liliane est mère, et a été mariée. Elle a enfanté deux êtres, un garçon et une fille. Ils s’appellent Lucas et Mélanie. Ils ne sont pas catastrophiques en cours, mais sont loin d’être des lumières. Quant à son mari, il ne couchait plus avec elle depuis des années. Ça ne lui manquait pas vraiment. C’est juste qu’elle aurait aimé qu’il ne couche pas ailleurs. Ils ont fini par se séparer parce qu’il voulait continuer de voir ailleurs, mais sans plus s’encombrer à mentir. Au quotidien, personne ne regarde Liliane, et elle ne regarde pas grand monde. Cette partie de sa vie est derrière elle maintenant. Elle sait qu’elle ne refera plus jamais l’amour avec un autre homme. Elle n’a même plus envie. Liliane sait que sa vie ne changera plus jusqu’à sa mort ; elle s’en est accommodée.

***

Seulement, dans des moments de faiblesse, Liliane ne peut s’empêcher de rêver. C’est son cœur qui s’échappe sans que son esprit ne s’en rende compte. Tous les matins pour se rendre au bureau, elle prend le Transilien : c’est souvent là que son cœur fugue. Elle rêve qu’elle est encore jeune, encore belle, qu’elle a encore la vie devant elle. Elle rêve qu’elle n’a encore pris aucune décision irréversible, comme celle de faire des enfants ou de se marier. De temps en temps, ses yeux s’attardent sur la silhouette d’un beau garçon assis au loin dans le wagon. Un beau garçon peut-être un peu trop jeune pour qu’elle ne détourne pas très vite son regard. Lui ne la remarque même pas, mais elle laisse quand même aller son imagination.

Un matin comme un autre, alors qu’elle est assise à la même place que d’habitude, elle remarque une nouvelle fois un homme au fond du wagon. Il a l’air d’être grand, des mèches de cheveux bruns lui descendent souplement jusque sous les oreilles ; derrière ses lunettes rectangulaires ses yeux sont marrons. Il a le nez volontaire comme on le dirait d’un menton, et dont la tension vers l’avant le rendrait presque aquilin ; les lèvres minces mais charnues quand même ; un petit grain de beauté au coin de son œil gauche vient renforcer l’air malicieux de son regard. Pourtant, il regarde dans le vide. C’est alors que, contre toute attente, alors que le regard de Liliane s’est posé sur lui comme on installe sa serviette sur le sable, elle se rend compte qu’il la regarde en retour. D’une fraction de seconde, elle détourne son regard et fixe le plafond du wagon. Elle ne sait où regarder d’autre. A bout de force, elle redirige son regard vers le beau garçon. Elle n’a pas rêvé. Il la regarde aussi. Elle ne comprend pas très bien. Est-ce qu’elle est mal coiffée ? Est-ce qu’elle a du dentifrice sur le coin des lèvres ? Liliane rougit. Il sourit. Elle répond par une grimace maladroite et plonge son regard entre ses jambes pour l’y maintenir, qu’il ne bouge plus jusqu’à ce qu’elle descende du train.

Le lendemain, alors que le train ralentit pour s’arrêter en gare de La Défense, Liliane se lève machinalement et s’agglutine aux gens collés contre les portes. Le train s’arrête. Déjà sur le quai les gens s’organisent pour pouvoir rentrer dans la rame le plus vite possible. Les portes s’ouvrent, Liliane s’élance, entraînée par le flot des travailleurs qui descendent en torrent. C’est la bousculade, certains ne descendent pas assez vite, d’autres n’ont pas de place pour descendre à cause de ceux restés dans le passage sur le quai. Liliane déteste ce moment qu’elle vit plusieurs fois par jour. Elle ne sait jamais s’imposer, ne fait que suivre le liquide humain jusqu’à ce que les corps se désagrègent assez pour qu’elle puisse respirer. Soudain, elle se retrouve heurtée par un corps, et un coude s’enfouit dans son flanc. Ça lui fait mal. D’ordinaire réservée, elle est cette fois poussée hors d’elle-même. Elle se retourne enrougie, à deux doigts de dire quelque chose pour protester. Mais c’est lui. Le beau garçon, le grand brun qu’elle a vu la veille.
« Je vous demande pardon ! lui dit-il.
– Non non mais… c’est rien, c’est rien.
– Si vraiment, je vous demande pardon, j’ai été bousculé et j’ai failli tomber. Sans vous d’ailleurs, je me retrouvais par terre !
– Vraiment, c’est rien, y a pas de mal. »
La transhumance salariée les mène jusqu’à l’escalator. Séparés par le groupe, ils ne sont plus rattachés que par leurs regards qui se ficèlent et se déficèlent. Ils se perdent de vue. Liliane est au bord des larmes. Elle a mal aux côtes, mais elle est contente de lui avoir parlé ; elle est traversée de trop d’émotions violentes et contradictoires. Sa journée de travail n’a même pas encore commencé. Soudain, une voix tout près d’elle la sort de son abattement :
« Vous allez trouver ça bête, mais vraiment je m’en veux… j’ai l’impression de vous avoir fait mal. »
C’est encore lui. Le beau garçon se dresse entre elle et le courant humain, de sorte qu’ils se retrouvent à l’angle d’un mur, près d’un photomaton.
« C’est vrai que vous m’avez fait un peu mal… mais je suis habituée. Enfin je veux dire ! C’est comme tous les jours ; ce train est toujours bondé de toute manière…
– C’est bien vrai, soit on pousse soit on se fait pousser…
– C’est un peu ça…
– J’aimerais vraiment me faire pardonner… Si vous voulez on peut se retrouver pour le déjeuner… je vous invite. Après ça c’est promis, j’arrête de vous embêter !
– Si ça peut vous faire plaisir, alors c’est entendu.
– Très bien ! Oh et, au fait, moi c’est Jérôme. »

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