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Golf II

Golf II Posted on November 12, 2018Leave a comment

   Il faisait froid, les vitres de la voiture étaient embuées. Au dessus d’elle, un hêtre retenait ses dernières feuilles orange. Les autres s’amoncelaient autour et sur le toit du véhicule. Celui-ci n’avait pas bougé depuis plusieurs mois. La Golf faisait partie du décor, comme ces vieilles caravanes qu’on trouve au fond des jardins dans les villages de province. À trente mètres, à l’autre bout du parking, on remontait le rideau de fer d’un magasin, on sortait des cageots à roulettes contenant des fruits et des légumes. Un panneau fut posé devant l’entrée de la supérette : « Promo : truite fumée à – 50 % pour les fêtes ! ». Joseph toussa dans sa polaire, en reçu l’haleine matinale mêlée à l’odeur du vêtement vieilli, le tout roulé dans la moiteur de cet espace réduit dans lequel il avait respiré toute la nuit. Il ouvrit les yeux, toucha son dos endolori. Tant bien que mal, il tendit ses jambes pour les secouer afin de faire partir les fourmis. Quand il se sentit mieux, il regarda Gisèle, dont la tête était tournée vers la vitre. Il jeta un œil à sa montre. Il était 07h50. C’était le grand jour, il fallait s’activer : ils avaient rendez-vous chez l’assistante sociale à 09h00. Il posa sa main sur la parka violette glacée qui recouvrait les épaules de sa compagne, et l’agita doucement. Il ne s’était toujours pas habitué à la sentir si fragile. Depuis plusieurs jours, une légère poussée de la main et elle vacillait sur le siège. Mais ce matin, Gisèle ne réagissait pas. Alors, Joseph poussa un peu plus fort. La tête de sa compagne pencha en avant, entraînant son corps inerte. Gisèle était morte.

   Au printemps 2017, Gisèle et Joseph avaient perdu leur emploi. Coup sur coup. Le truc était arrivé comme une patate qu’on se prend alors qu’on se relève de la première. Dès lors, ils ont vite vu les ennuis arriver : Gisèle était malade, Joseph handicapé. Est-ce qu’on les avait virés pour ça ? Ils n’ont pas cherché à savoir, n’ont pas voulu aller aux prudhommes, c’était bien trop compliqué. Cette double perte changea leur existence comme on renverse un sablier. D’ailleurs, le temps était compté. Ils ne pouvaient plus payer leur loyer, ou à peine. En tout cas, ils ne pouvaient plus se permettre de mettre autant d’argent par les fenêtres chaque mois, pour ne même pas sortir la tête de l’eau. Alors, selon cette mécanique contemporaine implacable, le couple dut rendre son appartement. Dans l’attente d’une réponse des services sociaux, ils s’installèrent chez Chantal, la sœur de Gisèle. L’appartement rendu fut presque un soulagement. Fini le loyer qui les mettait sur la paille. Quand Chantal avait appris la nouvelle, elle n’avait pas hésité une seconde : bien sûr qu’on pouvait les accueillir, c’était la moindre des choses ! « T’es quand même ma sœur ! » avait-elle dit à Gisèle, avant d’ajouter « Et puis, ça ne durera pas éternellement, n’est-ce pas ? ».

Dans les premiers temps, ce fut à la bonne franquette. On était optimistes, tout rentrerait rapidement dans l’ordre. On était en France, l’un des pays les plus riches de la planète, et l’un de ceux où l’État est encore assez fort, sert encore à quelque chose. L’État était là pour chacun de ses enfants, il allait leur trouver un toit. Alors, dans le confort du salon de sa belle-sœur, Joseph méditait sur leur sort. Décidément, les choses se jouaient à peu. Si la vie était une fusillade, on n’était pas à l’abri d’une balle perdue. Une seule mauvaise conjonction de déboires pouvait entraîner un bouleversement tragique. On ne l’avait pas plus mérité qu’un autre, mais la vie ne regarde pas si l’on est bon ou mauvais, elle est comme la boule d’un flipper sans sortie centrale qui rebondit indéfiniment et qui cogne au hasard. Dans le canapé en cuir, la journée, l’ancien travailleur se prenait à refaire l’histoire. Si l’un des deux avait conservé son emploi, ils auraient dû déménager quand même, mais ils auraient retrouvé un toit. Ou alors, ils auraient pu avoir une tante propriétaire d’un studio qu’elle leur aurait loué pour les dépanner. Ou bien, ils auraient touché l’héritage d’un aïeul inconnu. En fait, se disait Joseph, si, ça se joue à beaucoup. Parce que quand on en arrive là, on n’a souvent pas la tante, pas l’aïeul, pas de chance.

Le temps passait chez Chantal, et cette dernière commença à trouver ça long. Elle n’allait quand même pas les héberger ad vitam aeternam. D’accord, ils participaient aux courses grâce à leur RSA, mais quand même : deux bouches de plus à nourrir, ce n’était pas rien. Plus le temps passait et moins Chantal ne pouvait supporter sa grande sœur. Il y a quelques années, quand Gisèle était tombée malade, Chantal s’était tout de suite dit qu’elle l’avait cherché, d’une certaine manière. Elle allait devoir moins travailler, et ça l’arrangeait bien ! Chantal avait toujours soupçonné son aînée d’être particulièrement feignante. Pendant ce temps-là, à la maison, les jours se passaient et Chantal n’en pouvait plus de retrouver le couple là où elle l’avait laissé en partant travailler le matin. Pour ne rien trouver à ce point-là, c’était sûr qu’ils ne cherchaient pas vraiment !

Elle reçut alors un coup de pouce du destin, une bille de plus dans la tête du couple au chômage : le petit dernier, Rayane, venait de finir son apprentissage et ne trouvait pas de travail. Il devait revenir s’installer au domicile maternel, et reprendre sa chambre. Enfin Chantal avait une excuse valable pour se débarrasser de son cas social de sœur. Poli, ne voyant rien venir, toujours optimiste, Joseph savait qu’ils avaient encore plusieurs cordes à leur arc. Défaitiste, Gisèle dit simplement à sa sœur : « On a la voiture ». La voiture, une Golf II noire récupérée vingt ans auparavant grâce à un oncle qui s’était acheté un meilleur modèle ; oncle mort depuis. « Vous avez quand même sûrement mieux que ça ? », répondit Chantal dépitée. Cette histoire de Golf, c’était forcément du misérabilisme. « Oui, déclara Joseph, il y a les Garnier ». Les Garnier étaient le dernier recours. Joseph s’était toujours gardé ça sous le coude, « au cas où ». Petit à petit, le couple utilisait toutes ses cartouches.

   Ils emménagèrent chez les Garnier au milieu de l’été. Pour le couple d’amis parti en vacances dans l’Aveyron, c’était bien pratique : on leur gardait la maison gratuitement. C’est à leur retour que les choses se compliquèrent. La promiscuité pesait sur tout le monde, à commencer par Joseph et Gisèle, de plus en plus fragile. Officiellement, les Garnier vivaient très bien la situation, mais Gisèle savait ou croyait savoir que non. Elle répétait tous les soirs à son compagnon qu’elle se sentait de trop, qu’ils devaient forcément en avoir marre d’être quatre au lieu de deux. Alors, de temps en temps, ils allèrent passer la nuit dans la Golf. Ils faisaient croire aux Garnier qu’ils alternaient entre chez eux et chez Chantal. Gisèle avait maintenant mal partout. Plus ils dormaient dans la voiture, évitant le pavillon des Garnier, et plus les courbatures augmentaient. Gisèle tentait de rassurer son compagnon, lui disant qu’il se faisait du mouron pour rien, qu’elle allait mieux, que c’était seulement la fatigue, l’inconfort. « Comment tu veux que j’aie pas mal aux articulations vu comment on dort ? ».

   Un jour le téléphone sonna, c’était l’assistante sociale. Enfin des nouvelles ! Elle avait fait des pieds et des mains, et avait peut-être une piste ; elle les tenait rapidement au courant. Le couple ne fut jamais moins malheureux : ils allaient enfin pouvoir libérer leurs amis, retrouver un logement, reconstruire un mini chez-eux. Une semaine plus tard, la dame rappela. Elle venait de leur obtenir une place dans un foyer d’accueil. Ni Gisèle ni Joseph ne savait ce que c’était. Ils le découvrirent tristement. Quand Joseph raccrocha, il était dépité. Ils avaient cru à un vrai logement, un nouveau départ, on ne leur proposait que de venir se faire une place chaque soir dans un dortoir avec des inconnus, pour en déguerpir tous les matins. Malheureusement, le couple s’était projeté bien trop en avant pour pouvoir reculer. Ils n’en pouvaient plus de squatter chez les Garnier, de se sentir si intrus. Alors, ils décidèrent de se rabattre définitivement sur la Golf. La voiture avait vu du pays, elle avait toujours été là, elle le serait encore.

   Le véhicule des années 80 était la seule branche qui les raccrochait à la vie, qui les séparait de la rue. On y retourna en attendant des nouvelles de l’assistante sociale. Au bout d’une dizaine de jours dans le véhicule-maison, comme les nouvelles ne venaient pas, Joseph prit les devants. Mais au téléphone, l’assistante sociale coupa court : est-ce qu’ils avaient retrouvé un travail ? Forcé de répondre par la négative, Joseph s’en défendit au téléphone. Il réexpliqua leur situation, la difficulté de trouver un emploi vu leur âge et leur santé. Mais la dame au bout du fil assurait savoir tout ça, « Si vous saviez monsieur, ce que j’entends ; vous êtes loin d’être les plus à plaindre ». Tant qu’ils étaient sans travail, elle ne pouvait rien faire de plus pour eux. Ils étaient sur la liste d’attente et bien sûr, elle les contacterait dès qu’il y aurait du changement.

Il n’y eut pas de changement. Alors, le temps passant, le couple fut petit à petit connu dans le voisinage. On les appelait « Le couple du parking », ou même par leur prénom. On venait leur apporter à manger, ou simplement discuter avec eux. Leur notoriété locale se bâtit bien malgré eux. Le gérant de la supérette lui-même finit par s’intéresser à leur sort. Il fit connaissance avec eux, les autorisa à utiliser les toilettes de l’arrière-boutique, il alla chaque matin leur donner un peu de nourriture. Encouragé par toutes ces marques d’attention, Joseph vit les choses changer. Les gens étaient au courant maintenant, certains affirmaient même qu’ils allaient en toucher un mot à la mairie quand leur emploi du temps le permettait. Des inconnus leur distribuaient de la nourriture, des vêtements. Des voisins de l’épicerie leur proposèrent même de venir dormir chez eux. Un soir, Joseph finit par dire à son épouse « La roue va tourner ». Gisèle était de plus en plus muette depuis quelques temps. Elle le regarda en souriant avant de s’emmitoufler péniblement dans son anorak et de se retourner pour dormir.

   Les jours passèrent ainsi. Joseph repensait à leur lente glissade. Était-ce la perte de leur emploi qui avait tout provoqué ? Parce que c’était ainsi, en France en 2018 : il fallait travailler pour pouvoir payer un loyer, dans le but d’avoir un toit, afin de ne pas mourir. Quand le premier maillon de la chaîne pète, logiquement, tout le reste se délite. C’était mécanique. Bien sûr, comme tout le monde, Joseph connaissait le fonctionnement des choses. Seulement voilà, connaître les règles n’exclut pas de les subir quand même. À la réflexion, c’était peut-être le départ de leur logement qui avait été le coup de grâce. Ne plus avoir de toit est quelque chose duquel on ne revient pas. Joseph y pensait encore et encore dans la voiture. Il se disait c’est con, que tout tienne à ça, avoir un toit au-dessus de sa tête. Que tout dépende de ça, la vie, la mort, l’intégration, l’exclusion, que tout le malheur et le bonheur du monde dépendent du fait de pouvoir se payer un toit pour couvrir sa tête, sa vie. Puis il se ressaisissait. Il ne fallait pas se laisser abattre, sinon c’était le début de la fin.

De son côté, en plus de la maladie, le stress rongeait de plus en plus Gisèle. Le stress permanent, celui qui colle à la peau. C’est quelque chose de froid et de mouillé à la fois. C’est quelque chose duquel on ne peut plus se défaire : on regarde la vie qu’on a devant soi et on ne trouve pas de solution, pas d’issu. On n’est pas plus con qu’un autre, mais on a beau analyser la situation et retourner les faits dans tous les sens : il n’y aucune solution. La première étape c’est le travail, ou le logement, et ils n’avaient aucun des deux. Alors, bien sûr, ils n’allaient pas se tuer, ce serait faire trop de plaisir au sort qui les a foutus là-dedans, et puis ils n’étaient pas comme ça. Mentalement, Gisèle repoussait l’échéance. Elle se disait qu’ils n’avaient pas encore atteint le point de non-retour. « Il y a pire, l’assistante a raison, on n’est pas les plus à plaindre. D’autres sont encore plus pauvres » songeait-elle pour se donner des forces. Puis elle refermait le col de sa parka, se rendormait pour oublier un peu ; déstresser, se réfugier dans ses rêves, puis, les jours passant, simplement dans son inconscient, quand les rêves avaient fini par trop coller à la réalité.

   Un matin, Joseph reçut un coup de fil et reconnut sur son téléphone le numéro de la mairie. Au bout de quelques minutes de conversation, il raccrocha, illuminé. Il annonça à sa femme qu’ils venaient de décrocher un rendez-vous avec un office HLM. Il faisait beau ces jours-ci, Joseph le sentait décidément bien. Grâce à ce logement, ils allaient pouvoir plus facilement retrouver un travail. Et grâce au travail, ils allaient pouvoir réintégrer le monde petit à petit, redevenir normaux. C’en était fini de ces dix-huit mois de purgatoire. Et puis, le matin suivant, malgré la bonne nouvelle, Gisèle, amaigrie, fut emportée en silence, comme soignée, soulagée pour toujours.

Quatre jours plus tard, Joseph sortit du bureau de l’assistante sociale. Il chercha son chemin vers la rue, et partit en marchant. Il avait enterré son épouse la veille. Son décès avait provoqué un élan de solidarité inattendu : une cagnotte mise en place par l’épicier avait permis de rassembler de quoi lui offrir des funérailles dignes de son nom. Joseph ne savait pas trop s’il fallait s’en réjouir ou hurler de rage. Il avait trois euros en poche, il se décida à prendre le bus pour regagner la Golf. Il n’était plus à ça près. Sans sa femme, il n’avait plus le devoir d’être responsable.

Dans le bureau qu’il venait de quitter, le téléphone sonna. C’était la presse, un journal national. Ça n’arrêtait pas depuis la veille. On accusait l’assistante sociale à tort et à travers, certains allant jusqu’à lui dire qu’elle n’avait pas de cœur. Le journaliste au bout du fil lui demanda si le conseil départemental avait pu recevoir Joseph, l’assistante répondit oui. « Et vous lui avez trouvé un logement ? ». Les journalistes parisiens débarquaient comme ça dans la misère des gens, ils demandaient des comptes, puis repartaient tout aussi vite. L’employée acquiesça une fois de plus. Elle raccrocha, puis s’empara du dossier de Joseph pour le mettre au-dessus de la pile. Mais à la fin de la journée, elle repensa aux autres fichiers prioritaires, et finit par se dire qu’au fond, il y avait plus urgent que son cas. Le soir venu, quand le veuf s’endormit dans sa voiture, son dossier était de nouveau noyé parmi les autres.

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