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Gloria

Gloria Posted on October 26, 2019Leave a comment

J’écoutais « Gloria » d’Umberto Tozzi. J’étais sur mon ordi, écouteurs dans les oreilles, en train d’envoyer le manuscrit de mon 2e roman aux maisons qui prennent les envois par mail. J’étais un peu ému parce que ces mails n’étaient pas comme les autres. On ne finit pas un roman tous les jours. Surtout celui-là. J’étais tremblant parce que ces mails sont de véritables bouteilles à la mer quand on ne connaît personne dans le milieu de l’édition. Statistiquement, c’était risible : les éditeurs recevaient plusieurs manuscrits par jour, il y avait 365 jours par an, j’étais une goutte d’eau dans l’océan. Cette vérité, ou cette réalité vue sous cet angle, me bousculait. Et la musique dans mes oreilles, le rythme entêtant de la mélodie, des baguettes sur les caisses, me secouaient encore plus. J’avais à la fois envie de pleurer et de hurler. Je voulais y arriver. J’étais né pour ça. Je voulais vivre cette vie-là.

Par un glissement inconscient, la musique m’a alors renvoyé à d’autres époques où j’avais été vivant, de la vie qui valait d’être vécue. J’étais en vacances dans une maison louée par mes parents quand j’avais entre 8 et 13 ans. Il y avait une cassette des Visiteurs dans l’autoradio et on parcourait probablement les routes de l’Aveyron ou des Landes. C’était une Peugeot 405, il devait y avoir quelques miettes égarées au niveau des coutures des sièges, rescapées du trajet aller pour descendre jusque-là. Je n’avais aucun souvenir précis, c’est cette musique qui me montait à la tête, l’emplissant d’une sorte de mélancolie fuchsia, violette et vive, étincelante, qui était presque du bonheur. C’était simplement, derrière un voile impossible à soulever, les chouchous sur une plage quelconque et brûlante, de grandes marées, des parkings gigantesques, des pare-soleils déployés sur le volant, des stores Obélix aux fenêtres, des serviettes qui sèchent sur un transat ou un balcon le soir quand on rentre, des colliers avec dent de requin ou planche de surf, des bracelets à billes de bois, la sensation enfouie et transversale d’avoir été, à certains moments, ce petit garçon idéal, les cheveux pleins de gel, les bras bronzés, le regard dur ou ailleurs, ce faux bad boy, aux airs d’Eddy dans Corniche Kennedy, ce tombeur des clubs de vacances Maeva. Étais-je lui ? Était-il celui que j’aurais voulu être ? Est-il celui que j’aurais voulu vouloir être ?

Je continuai mes envois et en relisant un bref passage de mon nouveau livre, toujours encombré par « Gloria », je revoyais l’Inde du Sud, les musiques trance à 3 000 décibels dévalant les collines pour sauter d’un tremplin dans la mer d’Oman. Je jouissais du souvenir de cette musique à fond, jubilatoire, poussée au maximum, jusqu’à la frénésie, l’euphorie sonore. J’avais besoin de soleil trop chaud, quand je refusais de me mettre de la crème, j’avais besoin de mer qu’on ne sent pas, besoin du sable, de boire un truc frais à côté de la mer, de la savoir si proche que je pouvais à tout moment y plonger. J’avais besoin de douceur et de dureté. J’avais besoin de musique. Tout d’un coup, j’avais besoin d’Italie. On n’avait jamais su dans la famille si on était vraiment Italiens ou non. Mais je ressentais subitement cette ascendance toujours tapie quelque part. Tout d’un coup, j’avais l’Italie dans les gênes, les clichés de la dolce vita, celle dont j’ai découvert qu’elle existe, au moins à Capri et sur la Côte amalfitaine. J’avais dans la peau les femmes qui parlent fort avec leur voix de rogomme, les types basanés qui parlent avec les mains et pour qui la vie est une scène, j’avais collé au cœur les gourmettes de gitans, les chemises de Christophe Castaner ouvertes jusqu’au nombril, j’étais en mocassins pieds nus et pantalon en lin à siroter une cedrata dans ma sueur.

Je me retrouvai dans le présent. Je pensais à ma mère qui retourne bientôt à l’hôpital pour sa greffe de moelle osseuse. J’avais envie de pleurer à l’idée que le sort s’était intéressé à notre famille d’aussi près tout d’un coup. On était dans la machine à laver, et « Gloria » dans ma tête ne m’aidait pas à ralentir. J’avais confiance, mais peur aussi. Je me sentais à la fois porté et bringuebalé, j’étais sur un supertanker et en même temps une planche à voile qui croise ce supertanker. J’étais dans un Airbus qui glisse sur l’air dur, mais dans une zone de turbulence. L’appareil est immense, plus fort et gros que toi, et les lois de la physique sont invulnérables, mais on s’accroche aux accoudoirs et on serre les fesses.

Ma mère était la plus forte, sublime avec ses cheveux à ras, l’air si jeune, si neuve, le sourire aux lèvres. Je me rendais compte que même ça, on l’endurait, on le traversait. Avec les larmes, mais aussi le sourire. Je relevai les yeux vers le ciel gris d’octobre, ce mois ingrat. Je ne pensais plus aux éditeurs, à leur réponse, à leur emploi du temps chargé, à leur fatigue, leur arbitraire, leur bon-vouloir. Je n’avais qu’à continuer d’écrire. À chaque fois que je me replongeais dans un passage de mon livre, je trouvais ça solide. Rien ne m’empêcherait de continuer d’écrire bien et d’être lu. Je m’étais souvent demandé si j’étais assez vivant. Une femme politique kurde de 35 ans s’était fait exécuter par des islamistes. J’avais 33 ans, j’écrivais des livres, je savais à présent ce qu’était la maladie, la vraie. J’étais en plein dans la vie, j’étais résolument vivant. C’était l’entrée soudaine et presque tardive dans un autre âge, le mien, l’âge adulte. L’âge des gens aux manettes, de ceux qui mènent le monde. Je n’étais plus cet enfant qui plonge dans la piscine, mais l’architecte des lieux qui a tout pensé pour que le gamin plonge. J’étais de la race des responsables.

Les turbulences faisaient partie de la vie. Quand ça secoue, on prend son mal en patience. Chaque seconde qui passe rapproche de la destination. On ne peut pas suspendre le vol de l’appareil. La seule chose à faire est de continuer d’avancer. L’important est d’être dans l’Airbus, parce que lui seul mène quelque part.

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