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Gérontopolis III

Gérontopolis III Posted on November 20, 20172 Comments

Un soir de décembre 2028, je retrouvais pour un verre un ami que je n’avais pas vu depuis la primaire. Récemment, il m’avait recontacté via Facebook : il était « de passage en France », et me proposait un verre pour rattraper le temps perdu. Le rendez-vous était pris dans un bar du 23e arrondissement de Paris. Accoudé au comptoir devant une pinte de bière aux amandes, je l’attendais lorsqu’il arriva. Il me salua d’un air exagérément amical, s’assit en face de moi, et commanda d’emblée un jus d’eau. Quelques minutes plus tard, alors que je lui racontais en deux mots où j’en étais dans ma vie, je le sentais ailleurs. Il trépignait. Je finis par couper court en lui demandant « Et toi alors, quoi de neuf ? ».

Il m’apprit qu’il vivait aux États-Unis depuis déjà dix ans. Il avait monté une start-up basée à San Francisco. Il adorait son job, adorait la Californie, adorait les États-Unis. Il avait eu le déclic de l’entreprenariat quand les partis politiques avaient été abolis outre-Atlantique. Il ne jurait que par la démocratie participative, le gouvernement de tous par tous. J’étais complètement largué par le flot d’informations qu’il m’envoyait à la figure. Je ne comprenais presque rien à ce qu’il me racontait. Je comprenais en revanche une chose : le mini Zuckerberg que j’avais devant moi n’avait plus rien à voir avec le pote de mon enfance.

Je ne me souviens plus pourquoi ni comment, mais notre conversation finit par se porter sur le sujet des vieux. Mon ancien ami dissertait sur les archaïsmes de la France, le pays européen dans lequel l’extrême-gauche avait survécu le plus tard, le dernier pays de fonctionnaires, le pays où la politique refusait de mourir. Il en vint alors à me dire : « Votre problème en France, c’est que vous respectez trop vos vieux ». Ne comprenant pas bien où il voulait en venir, je lui demandai de clarifier sa pensée. Il me parla alors d’un phénomène naissant chez lui et qui m’interpela. Venait de sortir de terre sur les hauteurs de Sacramento la troisième « ville de vieux » du pays. Appelée Sunshine Hills par les promoteurs et ses habitants, et Gerontopolis III par l’état indépendant de Californie, elle n’était peuplée que de personnes âgées et à la retraite. Exit les sexagénaires fous de leur boite et qui refusaient de laisser la place. Pour devenir citoyen de Gerontopolis III, il fallait être âgé, mais aussi inactif. Ne comprenant toujours pas comment une telle chose était possible, je lui demandai de m’en dire plus.

Il m’expliqua alors que plusieurs jeunes penseurs (des gens qui avaient une petite trentaine d’années à la fin des années 2020) avaient peu à peu mis en lumière le fait que dans une journée type de travailleur, trop d’obstacles leur faisaient perdre du temps. Tout un groupe de penseurs s’était alors focalisé sur le fait que les vieux ralentissaient les travailleurs dans leur vie de tous les jours. Mon ancien pote m’expliquait : « Tu vois, si tu réfléchis bien, à plein de moments dans ta journée, les vieux te font chier. Tu t’en rends pas compte mais c’est le cas ! ». Il me cita plusieurs exemples et je me surpris à les trouver pertinents. Il me parla des longues files d’attente à la Poste, il s’emporta contre les petits vieux au supermarché qui tiennent pardessus tout à faire l’appoint alors qu’une queue de vingt mètres leur succède, il m’expliqua que les vieux au volant étaient des dangers publics, cause de tous les accidents. Il poursuivit : « Non mais tu te rends compte ? Toi t’es là tu sors du taf, t’en as plein le dos après une journée de boulot, et t’es obligé de perdre ton temps à la caisse parce qu’une vieille a décidé de venir faire ses courses au même moment que toi ! Alors que les vieux ils sont à la retraite, ils bossent plus, ils ont TOUTE la semaine pour aller faire leurs courses quand ils le veulent. Mais non ! Ils décident d’y aller exactement au même moment que les gens qui rentrent du taf. Et tu sais pourquoi ? ». Je répondis non, ouvrant grand les yeux et me rapprochant de lui, comme s’il allait me révéler une vérité suprême : « Parce qu’ils ont besoin de sentir qu’ils font encore partie du monde. Et c’est normal ! Ils ont fini leur vie pro, ils sont retraités, ils sont plus dans le jeu, ils participent plus au monde… Alors t’imagines si en plus ils allaient faire leurs courses quand y a personne ? Ils tiendraient pas le coup. Non, ils ont besoin de se faire croire qu’ils font encore partie du monde, ils ont besoin de sentir la présence des autres, de se sentir emportés dans le flot du monde en marche. Et si t’y réfléchis, tu te rends compte que c’est partout pareil : dans la rue, dans le métro, dans les escalators, en voiture… ! ». Je me figurai alors une armée de vieillards complotistes, prêts à tout pour mettre en péril la bonne marche du monde. Des vieux qui suivraient un code de conduite, fait de règles précises à appliquer à l’encontre des actifs et des jeunes. « Sauf que, rajouta-t-il, il n’y a aucun droit fondamental pour les vieux à faire partie du monde des actifs. ». C’est pourquoi les chercheurs s’étaient penchés sur la question de savoir comment extraire les vieux du quotidien des autres.

Les intellectuels qui avaient bûché les premiers sur la question avaient d’abord imaginé des villes divisées en deux : il y avait alors eu des « pistes » pour vieux partout dans les grandes villes : les trottoirs étaient séparés en deux à l’image des pistes cyclables, et sur les routes, on avait créé des « voies pour vieux ». Ainsi, sur les trottoirs comme sur les routes, la file de droite étaient réservée aux vieux. Dans les supermarchés, ça avait été encore plus simple : certaines caisses étaient désormais réservées au troisième et au quatrième âges, à l’instar des caisses pour cartes bancaires ou achats à moins de cinq articles.

La société était devenue plus fluide. Des économistes avaient même réussi à calculer l’argent gagné collectivement en une année grâce à ces nouvelles mesures. Les salariés perdaient moins de temps à la Poste le matin avant d’aller travailler. Ainsi, ils rendaient en moyenne trois dossiers de plus par semaine. Ces trois dossiers par semaine multipliés par le nombre de salariés permettaient la signature de dix contrats de plus par an pour une entreprise. Les contrats se signaient, les ventes se faisaient, l’argent rentrait dans les caisses de l’entreprise et dans les poches des salariés. Tout le monde y trouvait son compte.

Mais de nouveaux problèmes étaient apparus. Dans les villes, les pistes pour vieux étaient maintenant jugées trop nombreuses, pour trop peu de trafic. De quel droit leur accordait-on 50 % de l’espace alors qu’ils ne représentaient que le quart de la population ? Les pistes prenaient trop de places, et le monde en marche avait besoin de toujours plus de place. De plus en plus d’altercations avaient été signalées : les actifs doublaient en passant sur la file de vieux, empiétaient, mordaient constamment sur cette deuxième moitié de ville qui ne leur appartenait pas. Certains vieux s’étaient constitués en associations de défense de leurs droits, estimant qu’ils étaient malmenés, ou, mot qui faisait toujours peur : discriminés.

C’est ainsi qu’on avait imaginé des quartiers entièrement réservés aux vieux. Ils avaient dès lors retrouvé leur tranquillité, la liberté de n’être pas montrés du doigt. Les premières études qualitatives réalisées auprès de cette population étaient dithyrambiques : dans les quartiers de vieux, 83 % des personnes s’estimaient satisfaites. Elles pouvaient en effet aller et venir à leur gré et à leur rythme sur les trottoirs, dans les escaliers, les escalators. Elles n’avaient plus à sortir de chez elles en ayant ce regard hébété face aux jeunes, plus grands, plus rapides qu’eux, et dont elles prenaient constamment la présence pour une agression. Et vu qu’elles étaient toutes rassemblées, elles n’avaient plus non plus l’impression d’être mises en orbite du monde. La télé, la presse papier et même l’Internet continuaient de leur faire croire qu’elles étaient intégrées au monde en marche.

Mais une fois de plus, le problème était venu des autres. Les quartiers réservés aux vieux, devenus de véritables îlots d’oisiveté dans des métropoles dynamiques grandissantes, certaines voix avaient fini par s’interroger tout haut sur la pertinence de maintenir de tels quartiers si près des centres-villes. Le monde du travail, la croissance, le progrès, étaient des raz-de-marée qui recouvraient tout sur leur passage. Les quartiers de vieux étaient de plus en plus convoités. On savait leur superficie, le nombre de bâtiments qu’ils contenaient, le nombre d’incubateurs à entreprises, de bars à chinchillas, de salles de yoga cachemirien, de potagers suspendus qu’on aurait pu y créer. Très vite, on avait acté l’expulsion des vieux, et la réappropriation de leurs quartiers. Pas de panique : ils seraient tous relogés plus loin (du moins ceux qui survivraient à la transhumance), et dans des endroits beaucoup plus vastes. L’État indépendant de Californie avait alors identifié trois grands espaces périphériques dans lesquels fonder les premières « villes de vieux ». Gerontopolis I et Gerontopolis II avaient été construites simultanément, pour vider le plus vite possible les quartiers de vieux. Ça urgeait, il fallait augmenter encore plus le nombre de dossiers bouclés par semaine, le nombre de contrats signés par an. Et tout fonctionnait comme prévu : la Californie créait de plus en plus de richesses, et les vieux étaient de plus en plus heureux, bien que de plus en plus isolés.

   Et Gerontopolis III était encore plus luxueuse, encore mieux équipée, et encore mieux cloisonnée. Les vieux allaient être aux anges, finir leur vie de la meilleure des manières. En plus, Gerontopolis III contenait deux innovations majeures. D’abord, tout un quartier de la ville allait être dédié aux vieux qui souhaitaient continuer d’exercer une activité quelconque. Le produit de ces activités bénéficierait directement aux actifs à distance. Bien sûr, les vieux qui allaient travailler ne seraient pas rémunérés, parce qu’on leur accordait ça uniquement pour que les plus hyperactifs d’entre eux ne s’ennuient pas. Ensuite, on avait achevé la construction d’un immeuble entièrement équipé de caméras. Il allait être peuplé de vieux comme les autres, mais les habitants de cet immeuble-ci avaient signé un contrat autorisant une grande marque de la Silicon Valley à en exploiter toutes les images pour un programme de divertissement. Bien entendu, leur participation serait aussi bénévole. En parallèle, les autorisations de sortie allaient être de plus en plus difficiles à obtenir, mais ça n’inquiétait pas mon ami puisque, d’après lui, les vieux allaient être tellement bien à l’intérieur qu’ils n’auraient aucune raison de sortir.

Je n’avais pas placé un mot de toute notre conversation, mon ami parlait trop et j’étais trop interloqué par ce qu’il m’avait appris. Il me laissa quand une montre à son poignet se mit à hurler : il m’expliqua que c’étaient ses heures de sommeil, qu’il devait les respecter pour ne pas bouleverser son équilibre interne. On se quitta cordialement. Mon ami repartait en Californie deux jours plus tard, je savais qu’on ne se reverrait plus. Au moment de se dire au revoir, il me glissa alors à l’oreille, sourire sincère aux lèvres : « Et tu sais quoi ? Avec une bande de startupers, on travaille déjà sur un nouveau concept : la construction de villes de gros ».

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