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Gabardine

Gabardine Posted on September 24, 2018Leave a comment

Vendredi, 10h30. Je suis en retard. Mon pote Towper m’attend à Porte d’Italie ; on a un mariage en Ardèche. Je chevauche l’arrière du scooter de mon père, qui démarre en trombe. Lamarck – Porte d’Italie le plus vite possible, voilà le programme. Il fait beau, ça s’est levé. Je ne mettrai plus jamais un pied dans ce maudit appart. 2 000 € sur 3 000 ont été rendus. Avec un peu de chance, je récupérerai la totale. Même dans le pire des cas, il ne me restera que quelques mails et courriers à échanger. Je ne veux plus y penser, cette histoire de merde, cette couleuvre que j’ai dû avaler, cette montagne que j’ai dû gravir est derrière moi. Je suis dans la descente, tout sur l’arrière, à la Pantani.

D’ailleurs, on descend la rue Caulaincourt à l’ombre des arbres. Il fait plus frais depuis quelques jours, je caillerais si je n’avais pas mon coupe-vent. Au feu, devant le Terrass’ Hôtel, on entre dans le soleil matinal. Un motard freine brusquement, gueule, puis se faufile jusqu’à nous. Il peste contre un camion.
« Il vient d’où celui-là ?
– 91 », répond mon père.
Le motard bougonne, baragouine, s’emporte pour la forme. Je suis tout sourire. Je me sens libéré par le baume du soleil, par l’évanouissement des contraintes. Je regarde l’accoutrement du biker. Il porte une barbe foisonnante et grisonnante, un cuir épais, des tatouages, a cet air un peu dégueu mais irrésistible des vrais rockers, des zadistes, des marginaux. Et puis un short. Je lui montre ses jambes blanches poilues et nues du doigt :
« Pas trop froid ?
– Je suis habitué ! »
Il dit qu’il fait chaud, puis froid, qu’il ne peut pas se changer à chaque fois que la météo change d’avis. Le plus simple serait qu’il se foute à poil. Ça plairait aux gonzesses. « Moins à leur mari », je dis. On rit. Le feu passe au vert. On se salue tous les trois. Paris peut encore être théâtre de la bonne humeur.

La Place de l’Opéra grouille de gens de toutes les catégories sociales. Les utilitaires et leur conduite sportive, les petites meufs en Vespa, les Uber, les connards en costards, les cyclistes, je les aime tous. Cette faune de salariés qui m’est devenue étrangère. Les horaires fixes et la déprime du dimanche soir. La dépression de septembre. Je ne les envie pas, je ne les méprise pas, je crois que quelque part je les admire. Je suis pauvre et je serai riche, mais plus jamais salarié. Ils sont pauvres ou riches, ils sont tous salariés.

J’aperçois dans les vitrines mon long imperméable vert kaki, je porte les chaussures de ville que je mettrai au mariage, moins lourdes aux pieds que dans mon sac à dos. J’ai ce casque jet couleur crème qui me presse les oreilles, je tiens la hanche de mon père d’une main, le scooter de l’autre. J’aime ma silhouette, mon allure. Comme un moche qui apprendrait à aimer son physique, je quitte les problèmes, j’ai appris qu’on pouvait vivre avec. Mon père porte un jean, des bottines usées, une veste est une chemise, et pardessus, recouvrant le tout comme une cape, une gabardine noire de motard pour les intempéries. Ce vêtement à la mentalité Mad Max évoqué par Booba. Notre reflet dans les magasins ressemble aux deux voiles d’un bateau fendant la mer, à deux étendards flottant au vent et qui voudraient dire « On n’est pas nés dans la soie mais on peut réussir quand même ». Réussir au sens financier, mais pas que, ou pas encore ; ce serait trop simple, trop vulgaire. Réussir parce qu’ils (ce « ils » imaginaire et utile) ont tout fait pour qu’on n’y arrive pas, ils ont bloqué l’accès, et on s’est rendus compte qu’on s’en fichait de les rejoindre. Je contemple la distinction populaire de mon père dans les fenêtres des voitures, et je revois les photos de lui en chemise en Grèce quand il avait mon âge, dans des costumes ultra habillés en bas des tours des cités, et je comprends qu’il n’y a pas besoin d’avoir un pass VIP pour être un personnage.

Une fois qu’on est au plus bas, financièrement avant tout, mais aussi moralement, on ne peut que remonter. On ressort du guêpier dans lequel nous ont mis les aléas de la vie – cette fois une arnaque immobilière, demain la maladie ou la mort, un de ces coups d’enclume que la vie réserve contractuellement – et une fois que le sang est épongé ou la saleté nettoyée, on regarde le sol de l’appart. Il est petit mais il est clean, et les murs sont robustes. À partir de là, il n’y a plus qu’à. Plus qu’à décorer pièce après pièce, disposer les objets les uns après les autres. Ça va prendre du temps. D’un simple cale-porte design à une bibliothèque Habitat. C’est comme faire, puis éduquer un enfant. Mais on a tout le temps. Et ce foyer est le mien. C’est le bon endroit. J’ai enfin l’impression que tout est en place. Réfléchir a pris du temps ; organiser les choses, me réengager dans la montée, la dernière, sur des bases solides. Enfin et jusqu’au bout, je suis dans la bonne direction. Maintenant invincible, je n’ai plus qu’à construire pierre après pierre. La stabilité amoureuse, conjugale, l’entourage familial, non pas comme un rempart mais comme un navire sont mon ciment, la poursuite de mon rêve. Et l’argent, qui était le but du jeu au départ, l’argent viendra pendant la construction. L’argent ne fait pas le bonheur, il est la cerise sur le gâteau du bonheur. Le succès ne sera que du bonus.

Notre scooter s’élance sur le boulevard Raspail. Surpris par la vitesse au démarrage après un feu, je serre un peu plus le manteau de mon père. Toutes les pensées qui me viennent pendant cette traversée de Paris sont contenues dans cette gabardine. Ce manteau des truands, des rockstars, des dealeurs, des poètes, de ceux qui ne bossent pas de neuf à cinq. La classe, la hauteur, l’aventure, la supériorité de la galère sur le tout cuit, de la marge sur le centre, le passage de l’alternatif subi à l’alternatif assumé ; la revanche. Même pas sur leur terrain, mais sur le mien cette fois-ci. On ne joue pas le même jeu, mais seul le mien rend heureux. Seul le mien a pour prérequis d’être épanoui avant même de lancer les dés ou de tirer une carte.

Il est 11h. Je n’aurai eu qu’une demi-heure de retard. Mon père s’engage dans l’avenue d’Italie, que traversent tous ceux qui partent et reviennent de week-end. Il me dépose à la Porte. Je lui dis à bientôt, il faudra qu’on déjeune ensemble pour que je lui rende ces photos de lui quand il était plus jeune. Il vivait déjà la vie mythique à l’abri des regards, la seule valable, pas parce qu’elle est secrète mais parce qu’elle est mythique, l’existence du miracle au quotidien (les blagues aux gens, les rencontres, l’impression laissée, partout la chaleur humaine). À la Porte d’Italie, on tourne un film policier. Dans cette ambiance d’attentat en plastique, de tuerie bénigne, j’attends Towper et Lena partis cherchés de l’essence en m’attendant. Je prends le soleil. On part en Ardèche, c’est facile. Mais on pourrait partir n’importe où, je m’en fous. J’ai mis ma vie sur des rails. Sur la ligne : rien que des villes où il fait bon vivre.

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