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Été 2020

Été 2020 Posted on October 4, 202010 Comments

C’est l’été de mes trente-quatre ans que j’ai compris que j’allais mourir. Vous vous dîtes déjà : « Il découvre la lune ou quoi ? On sait dès le départ qu’on va mourir ». Vous avez raison. Depuis qu’on est capable de comprendre quelque chose, on sait qu’on va mourir. C’est d’ailleurs le seul truc un peu consistant à retenir, quand on commence à comprendre ce qu’on fait là : un jour, on ne sera plus là pour faire quoi que ce soit. On vit en sachant quelque part, très loin de notre esprit, mais toujours là quand même, qu’un jour on partira, exactement comme on est venu.

Mais je parle d’autre chose. J’ai compris cet été que le fait d’être vivant était un accident. J’étais venu sur Terre par erreur, par une sorte de bug dans la matrice. Comme vous. Comme tout le monde. Qu’est-ce qui fait que lorsque deux adultes font un enfant, celui qui naîtra plus tard sera celui qu’il sera et pas un autre ? Qu’est-ce qui a fait que je suis né et pas un autre ? Et pourquoi mes deux sœurs ? Et pourquoi nous avoir embarqués dans cette aventure ? Et quand nous aurons des enfants, pourquoi eux ? Pourquoi les embarquer dans cette aventure ? Toi, la fille que j’aurai, dois-je m’excuser d’avance pour le fait de te mettre au monde un jour, et par là même, te condamner à mort ? Et où étais-je avant ma naissance ? Et où serai-je après ?

J’avais trente-quatre ans. La trentaine, c’était les enfants. Les enfants, c’était le début de la deuxième vie. Il n’y en avait que trois. La troisième, c’était les petits-enfants. Et puis, il n’y avait plus rien. Ma deuxième vie commençait donc. Je portais la première aux nues : l’enfance, la jeunesse, l’adolescence, la vingtaine, les excès, les risques pris, les voyages, le danger, les erreurs, la régénérescence permanente. Je me retournais vers ma vie vécue et je me disais qu’elle était passée très vite. Trente-quatre ans, c’était si court que ça ? En ressenti, rien qu’une longue après-midi, un samedi de mariage. Ça commence après le déjeuner et ça finit le lendemain à l’aube, on tire sur les longueurs, mais on se retrouve toujours au brunch avec une gueule de bois corsée et l’envie de ne croiser personne. Toutes les bonnes choses ont une fin, ma vie n°1 était finie. En plus, les générations précédentes ne faisaient que nous alerter : « Tu verras, ça passe encore plus vite après ». C’était donc ça, la vie ? Une lente ascension, une élévation insouciante, et à trente ans, le jour où on se réveillait, on commençait déjà à redescendre, à glisser inexorablement vers la fin éternelle ? Mais, si c’était ça, pourquoi personne ne s’en souciait ? Pourquoi personne n’était révolté par le sort qui nous avait tous maudits ?

Les soirs d’angoisse, j’étais traversé, tranché par une décharge électrique. Dans un éclair, je me retrouvais perdu dans l’espace ; le noir total, aucune planète, aucun aéronef en vue. Le noir, rien que le noir, sans limites. C’était ça la vie après la mort : être perdu dans l’espace, seul et pour toujours. J’enrageais, je pleurais dans les bras de Manon. Qu’est-ce que c’était que cette vie ? Une punition ? Une damnation ? Cet été, je n’arrivais plus à concevoir le fait de n’avoir pas vécu avant ma naissance, et par effet de miroir, à concevoir qu’un jour je ne compterai plus parmi les vivants de cette Terre. Alors, dans les moments de panique les plus pénibles, je m’imaginais que tout cela était inventé, qu’on avait inventé un passé, une Histoire, pour me faire croire que quelque chose avait existé avant moi. Et ça me consolait. C’était évident, il n’y avait rien d’autre, et j’étais le centre du monde. Mais l’illusion tombait très vite comme un voile, laissant apparaître une vérité effrayante. Le fait de grandir et la maladie de ma mère m’avaient rendu plus fort. Je m’étais souvent posé cette question : s’il y avait une guerre justifiée, un combat armé légitime à mener, est-ce que j’en aurais été ? Aurais-je eu le courage ? Au début de l’année 2020, ma réponse avait été oui. C’est parce que la Vie a une valeur suprême qu’il faut mettre la sienne propre dans la balance pour la faire triompher. A s’engager dans l’armée, on pouvait mourir. Oui, et on mourait pour la bonne cause. Cette légèreté, ce panache, je les comprenais. Mais à l’été 2020, cette frivolité avait disparu. J’avais peur, je m’accrochais, je voulais me terrer, me faire oublier. S’il y avait une guerre ? Tout d’un coup, j’aurais déserté. La vie était trop précieuse pour la mettre dans la balance. Il fallait se barricader, se fermer, ne plus jamais sortir de chez soi, parce qu’en sortant, on pouvait passer le coin d’une rue et se prendre un coup de couteau ou une balle de fusil d’assaut. La vie était si fragile et il n’y avait rien d’autre à négocier en échange.

Je repensais à Flaubert qui s’affligeait de savoir qu’Emma Bovary allait lui survivre. Il avait raison. Je n’étais pas jaloux de mes personnages, mais le fait qu’ils me survivent ne me consolait pas. Un jour, quelqu’un lirait l’histoire de Jordan ou d’Irene et serait interpelé, marqué, et alors ? Je n’en avais rien à faire des autres, rien à faire des lecteurs de 2121. Ils me liraient mais ne me sauveraient pas. Toi qui me lis depuis Mars, tu ne me sers à rien. J’avais longtemps cru qu’écrire, c’était devenir éternel. C’était des conneries. On ne vivait pas à travers ses mots. Flaubert a perdu. On lit Madame Bovary pendant que lui n’est plus là et ne reviendra plus jamais. Vous me direz qu’il est préférable que ce soit les personnages qui vivent éternellement, plutôt que les auteurs.

Bien sûr, si la vie était éternelle, elle deviendrait une torture. Mais c’est déjà trop réfléchir. Je ne veux même pas avoir à échafauder des plans pour rendre ma vie sans limites supportable. Je veux abattre ces limites, tirer dans le ciel en hurlant pour faire tomber le rideau du temps ; simplement ne pas mourir. J’étais scandalisé par le fait de devoir y passer. Car si une chose est sûre, c’est que les gens n’ont pas compris l’étendue du désastre. Inconsciemment, on croit tous que la mort est une parenthèse. Mais c’est la vie qui est une parenthèse. Ou, comme George Steiner le dit en paraphrasant Freud, « une anomalie maligne, un détour entre deux ères de sommeil organique ». Les gens se disent « quand je partirai » comme s’ils allaient revenir un jour. Mais il n’y a aucun retour, et c’est cette absence de fin, de limite après l’autre limite, que les gens ne parviennent pas à saisir. Il n’y aura aucun retour pour nous, vivants du XXIe siècle. On ne reviendra pas en 2121. En 2171, on ne sera toujours pas de retour. Des gens vivront tranquillement leur vie sur Terre ou ailleurs en 3121, en 30121 et nous ne serons toujours pas revenus. On ne reviendra jamais. En faisant ce constat tragique, dans les pires moments d’angoisse, j’en venais à me demander comment la lutte contre la mort n’était pas une lutte mondiale. Je pensais aux esprits scientifiques les plus éclairés de notre temps. Je me demandais « Pourquoi ne passent-ils pas leur vie à essayer de la prolonger ? ». Quel était ce secret qu’ils détenaient tous, les immunisant contre la peur de la mort, de n’être plus jamais là un jour ?

Alors, j’ai compris peu à peu que la question me dépassait. L’univers était infini. C’était incompréhensible, mais c’était bien le cas et je m’en fichais pas mal. La mort l’était aussi, mais ça me dépassait, alors il fallait s’en foutre. Je n’avais pas souffert de n’être pas vivant avant ma naissance, je ne souffrirai pas de n’être plus vivant après. En fait, il n’y avait rien d’autre que ma propre vie. J’ai toujours trouvé égoïste le fait que mon arrière-grand-père maternel ait dilapidé toute sa fortune de son vivant, sans ne rien léguer. Cet été 2020, je le comprenais. On n’a qu’une seule vie, il n’y avait personne avant lui et il n’y aurait personne après. Qu’est-ce qu’il s’en fichait de savoir que ses enfants passeraient à côté de telle somme, de tel titre, de tel appartement ? C’est leur vie, ils n’auront qu’à faire comme lui, déplacer des montagnes et créer quelque chose, faire de cet accident qu’est la naissance, une fulgurance, une sculpture, un autre miracle ; transformer le miracle en miracle. Je comprenais progressivement que chaque existence était une bulle et que pour chacun, il n’y avait rien d’autre que cette bulle. C’était bien parce qu’on n’existait ni avant ni après sa vie qu’il fallait la vivre le plus possible, en tant que personnage principal, au présent. La Vie était une agglomération de milliards de petites vies éternelles. Puisque c’était ça ou rien, que ce « ça » pouvait s’arrêter à tout moment, alors il fallait le vivre à fond, avec la puissance d’une météorite qui traverse le ciel. Ça brille, ça fait du bruit, les gens lèvent la tête. Mais surtout, on est la météorite et la sensation de vitesse et la vue sont si grisantes. Qu’est-ce que c’était que cette vie ? Une damnation ? Une condamnation ? Peut-être. Mais la condamnation la plus douce possible.

C’était le 13 août 2020. On avait du temps à tuer avant notre réservation à L’Insolite, ex Ollier. On crevait de chaud. On a regardé sur notre portable pour voir si on y allait à pied ou en voiture. C’était à un quart d’heure. On a remonté l’une des rues du village puis on a tourné à droite. On a longé la D27 ébranlés par le passage des voitures. De l’autre côté des champs, on voyait le château, indifférent. On a emprunté une petite route qui montait sur la gauche. Le cimetière était là, discret, caché, muet, seul, écrasé sous le soleil. On a regardé sur le plan pour pouvoir s’y rendre tout de suite. Seule une femme marchait au ralenti dans les allées. Puis nous l’avons trouvée. La tombe était devant nos pieds avec son inscription « 1913 – 1960 ». Ça me faisait bizarre. Qu’est-ce qu’il restait d’Albert Camus après soixante ans à pourrir dans la terre ? En plus, de L’Étranger, je n’avais aimé que la première partie. Mais j’étais là, figé dans la chaleur, debout devant lui couché, et pour un instant il n’y a plus eu de temps, d’espace, de vivants, de morts ; nous étions simplement deux frères embarqués dans une étrange et gentille galère. La femme du cimetière s’était rapprochée. Le moment était fini. J’étais revenu à la réalité. Nous avons pris une photo. En quittant le cimetière, Manon m’a dit que la femme avait fait semblant de regarder des tombes avant de se poster devant celle de l’écrivain juste après notre départ. Cette femme, comme nous, avait eu besoin de se placer là, devant le corps d’un homme disparu depuis soixante ans qu’elle n’avait jamais côtoyé. Il y avait bien quelque chose qui nous dépassait.

Je repartais vers le village ma main dans celle de Manon, mon corps entier. L’enfance, la jeunesse, c’était la vie. La vie était une enfance, une naissance constante, une belle journée, du début à la fin ; une journée immense, une journée si longue. Au fond, ma vie est éternelle. La vôtre aussi. Puisque nous n’étions pas là avant et que nous ne serons pas là après, il n’y a rien d’autre que maintenant, et ce maintenant durera toujours.

(Illustration : Thorgal, L’Enfant des étoiles)

10 comments

  1. Dommage ! Je n’arrive pas à envoyer d’émoticones ! Il y avait un cœur bleu en début de phrase !
    Ça y est ! J’y suis arrivée !

  2. Pour être plus claire, je voulais te dire que j’adore ton texte : tu as su exprimer les conclusions auxquelles je suis moi-même arrivée, mais sans me les formuler aussi clairement et logiquement.
    Toi c’était 34 ans, moi 60 ! Mais ça n’a pas d’importance !9

    1. Merci Dominique. Au contraire, je trouve que ton commentaire résume mieux en quelques mots bien choisis ce que j’ai voulu dire en un texte ! Merci à toi en tout cas 🙂

  3. Merci Dimitri !

    Ces mots résument bien en effet ce que j’ai appris de la vie. Ils sont extraits d’un livre d’Olivier Adam : “Le cœur régulier”. Je n’ai pas encore lu le livre, mais j’ai vu le film qui en a été tiré.
    Cette phrase est dite par un “sage” japonais qui veille en haut d’une falaise pour sauver ceux qui viennent là pour se jeter en bas…

  4. Ah oui, j’ai lu déjà cette nouvelle que tu as écrite. Mais je ne connaissais pas encore le livre d’Olivier Adam.

    Cette nuit, dans ma rue, des jeunes font la fête. À pleine voix. Pas du tout alcoolisés, ils sont juste ensemble pour célébrer la vie et chanter avec la musique qu’ils écoutent, variété française des années 80 pour la plupart, qui dit l’amour, la vie, pas peur de la mort.

    Ça me donne la pêche !

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