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Sylvain Tesson : éloge en négatif

Sylvain Tesson : éloge en négatif Posted on April 4, 2018Leave a comment

Je n’ai lu que deux livres de Sylvain Tesson (et le début d’une nouvelle qui se passe en Chine, et m’a en trois paragraphes donné envie d’aller visiter le Yunnan (j’ai dû googler)), et j’ai déjà pu identifier les deux choses que je lui reproche : il n’est pas romancier, et il se met trop en scène. Si je lui reproche ces deux choses, ça veut dire que j’aime tout le reste. C’est très rare de n’avoir que deux choses à reprocher à un auteur. Ça veut dire qu’à mes yeux, seules ces deux choses-là le séparent d’un immense écrivain.

Donc le premier truc, c’est que Sylvain Tesson n’est pas romancier. Des nouvelles, des récits de voyage, des essais, mais pas de roman. On peut tout à fait être écrivain sans être romancier. Mais en l’occurrence je trouve ça décevant. Parce qu’écrire un roman est difficile, et refuser de se confronter à l’exercice veut dire beaucoup. La difficulté du roman, c’est de pouvoir écrire quelque chose d’incroyable en racontant une vie rasoir (comme Madame Bovary par exemple), c’est de savoir faire un chef d’œuvre à partir d’une non matière. Or Sylvain Tesson fait l’inverse : pour écrire l’ouvrage le plus marquant possible, il s’en va vivre la chose la plus marquante possible. Si Sylvain Tesson n’était pas allé vivre six mois au bord du Baïkal, s’il n’avait pas fait Moscou-Paris en side-car Oural (j’ai dû googler), est-ce qu’il aurait quand même quelque chose à raconter ? Encore une fois, le talent du romancier est ailleurs. Pourtant, vivre de telles choses pourraient ne pas être un frein : Saint-Ex vivait des trucs incroyables et arrivait à en faire des romans. Des sortes de romans. Mais peut-être que Sylvain Tesson est plus un aventurier qu’un écrivain, là où Saint-Ex était bien meilleur écrivain que pilote.

Ce qui m’amène au deuxième reproche : Sylvain Tesson se met trop en scène. Quand Saint-Ex écrit Pilote de guerre, à aucun moment on ne se dit qu’il se met en scène. Pourtant, il décrit son quotidien de pilote pendant la défaite de 1940, et on pourrait facilement laisser glisser notre pensée jusqu’à se dire qu’il se la raconte à nous dire qu’il a combattu les nazis dans les airs. Mais pas une seconde on ne pense ça, parce que Saint-Ex s’efface complètement devant ce qu’il raconte. À aucun moment il n’est question pour lui de souligner sa bravoure, ou son allure au moment de grimper dans l’appareil. Contrairement à Sylvain Tesson :

« Un orage se prépare. Je suis dans le hamac, cigare aux lèvres et Le Chant du monde de Giono sous les yeux, quand il éclate. », c’est très bien de lire Giono un cigare aux lèvres, mais l’important ici ce n’est pas plutôt qu’un orage éclate et vient troubler le silence ?

« Je marche trente kilomètres en état de somnambulisme. Je passe l’après-midi emmitouflé et immobile comme un petit vieux. Un petit vieux qui vient de se taper trente kilomètres par -31°C. », mec, tu viens de nous dire que tu t’étais taper trente bornes dans le froid, pourquoi le répéter ?

Et l’apothéose, ce « Et je rentre chez moi en marchant sur les eaux. » carrément biblique, auquel on a envie de répondre que c’est juste que le lac était gelé.

Ces manières de se mettre en scène vont pourtant à l’encontre de sa démarche : si on se réfugie dans une cabane c’est justement parce qu’on se fiche des apparences, ou qu’on veut s’en affranchir. Pourtant là, c’est presque comme si l’auteur cherchait l’endroit le plus reculé possible pour pouvoir enfin être entendu quand il dit « Regardez-moi ! ».

On peut alors se dire qu’au fond, Sylvain Tesson n’ira au bout de la démarche qu’il revendique que lorsqu’il aura réussi à se départir de ses derniers restes de frime. S’il poussait l’aventure vraiment jusqu’au bout, il découvrirait peut-être qu’on s’en fout de dire au lecteur qu’on était torse nu quand on a coupé du bois. Ou bien c’est sa personnalité, et même jusque devant la mort certains s’assurent d’être bien peignés.

Pour finir en rejoignant mes deux critiques, je me dois d’aborder la question des aphorismes. Un aphorisme, c’est beau, c’est très bien. Mais caler une « phrase qui fera citation » juste après avoir mis la date du jour, et avant de mettre la date du jour d’après, c’est trop facile, c’est de l’autocélébration. Un aphorisme, une formule, une « citation » n’est réellement puissante (et méritoire) que lorsqu’elle arrive dans un paragraphe où l’on est plongé dans l’action ou l’introspection d’un personnage, dans une situation donnée, confronté à d’autres personnages donnés. Dire « La lune rousse est montée dans la nuit. Son reflet dans les éclats de banquise : une hostie de sang sur l’autel blessé. » c’est très beau. Mais quel dommage de ne pas trouver cette phrase dans un roman, entourée d’une histoire.

Mais au fond, peut-être que c’est simplement moi qui porte trop d’espoirs en Sylvain Tesson. Peut-être qu’il n’est qu’un randonneur qui note ses impressions, un alpiniste qui écrit. Peut-être que je le trouve tellement bon que j’adorerais qu’il le soit encore plus.

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