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Égoïste

Égoïste Posted on November 20, 2019Leave a comment

   Je regardais une de ces vidéos dégoulinantes de bons sentiments qui traînent sur les réseaux sociaux. Sur celle-ci, une ancienne handicapée moteur revenait voir son infirmière à l’hôpital. L’infirmière s’avance et l’handicapée se lève tout d’un coup de son fauteuil. Elles se serrent dans les bras et tout le monde pleure. Moi compris, évidemment.

   C’est le genre de vidéos que je regardais à l’époque avec une petite envie de ricaner. Mais maintenant, je sais ce que c’est que d’avoir un rapport quotidien avec telle ou telle infirmière. J’ai une idée précise de ce que c’est que de rester dans un lit d’hôpital pendant des jours, des semaines, des mois. Je vois à peu près ce qui se joue dans le rapport entre un patient et une infirmière. C’est pour ça que je pleure. Mais j’ai peur que ce soit de l’égoïsme ou de l’egocentrisme, parce que ce que je vois me parle. Si je suis ému seulement parce que je m’identifie, alors c’est naze, et c’est pour ça que d’autres ricanent : parce qu’ils ne s’identifient pas. Au fond, à pleurer, je ne vaux pas mieux que celui qui rirait. Et c’est bien ça qui me dérange. Moi je l’ai vécu, lui non. Il pleurera quand il aura vécu la même chose. De la même manière, une célébrité s’engage toujours pour une cause qui l’a touchée (presque au sens propre) auparavant (sauf les premières dames et quelques grosses stars pour lesquelles leur agent a débarqué avec un saladier et des petits papiers représentant des causes choisies au hasard). L’exemple type ici étant L’Association Laurette Fugain créée par Stéphanie Fugain. De la même manière, tous les donneurs français de moelle osseuse sont sûrement des gens ou des proches de gens qui ont connu une leucémie. Heureusement, ça fait peu. Parce que peu de gens statistiquement sont touchés par la leucémie. Mais malheureusement, ça fait peu. Parce que quelqu’un qui n’a pas connu la leucémie ne donnera pas sa moelle osseuse. C’est tout le paradoxe. Il faudrait que plus de gens soient touchés pour que plus de gens soient impliqués. Ce n’est pas souhaitable. Mais peu de gens parviennent à faire ce pas de côté pour sortir de leur couloir ou ce pas en avant pour devenir de meilleures personnes : se consacrer aux autres (en actes ou en pensées) avant d’avoir compris lors d’événements malheureux combien ils étaient importants. Il faudrait que plus de gens soient impliqués sans avoir été touchés.

   Nous qui faisons l’expérience de la maladie, nous ne sommes pas devenus meilleurs parce que nous avons eu accès à une vérité supérieure (l’expérience de la maladie, la proximité de la mort) qui nous a conduit à une maturité plus affirmée (relativiser la gravité de la maladie, du malheur, intégrer l’existence de ces monstres dans la réalité gentillette du quotidien). À s’émouvoir, on reste dans notre camp, comme ceux qui ne s’émeuvent pas restent dans le leur. Je suis plus attentif à ces questions parce que la maladie a touché notre famille. Mais qu’en serait-il si elle avait frappé à côté, touché une autre famille ? Je serais aussi peu sensibilisé que je l’étais à l’époque. Quelqu’un conscient de ces questions parce qu’il les a vécues n’est pas meilleur que quelqu’un qui s’en fout parce qu’il ne les a pas vécues. Il a juste eu moins de chance et réagit aussi naturellement que l’autre.

   L’idéal, ce serait qu’une star s’engage sincèrement pour un truc qui ne l’a pas touchée, elle ou sa famille. L’idéal, ce serait que la plupart des gens donnent leur moelle osseuse, leur sang, leurs plaquettes, sans qu’ils aient connu la leucémie ou quelconque maladie de près ou de loin. Il faudrait ne pas attendre d’être touché par quelque chose, ne pas attendre de « savoir ce que c’est » (parce que c’est pour ça qu’on justifie notre humanité devant de telles causes : « C’est normal, je sais ce que c’est ». Bien sûr que c’est normal parce qu’on sait désormais ce que c’est. Il faudrait être une sacrée raclure pour se détacher des choses au point de ne plus s’en sentir proches une fois qu’elles sont passées) pour s’intéresser à ces causes, petites ou grandes, qui ont besoin de nous. La plus grande de ces causes étant en effet, d’être moins égoïstes, de ressentir un début d’empathie pour tous ceux qui ne sont pas comme nous, à commencer par ceux qui souffrent de quelque manière que ce soit, parce que de toute manière, tout le monde souffre, à un moment ou à un autre, et d’une manière ou d’une autre.

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