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Écrivain tout court

Écrivain tout court Posted on February 6, 20193 Comments

La semaine commençait et j’étais à la fois déçu et aux anges. Déçu parce que les résultats du Prix des Étoiles venaient de tomber que mon livre n’était pas dans les trois premiers. Peut-être avait-il été quatrième. Peut-être avait-il été quarante-neuvième. C’était pareil. Il fallait être dans les trois. Alors j’étais déçu parce que je n’avais pu m’empêcher d’y croire, et parce qu’atterrir sur le podium de ce prix aurait facilité ma communication et m’aurait permis de faire des ventes en plus. D’un autre côté j’étais aux anges, parce que mon livre s’était retrouvé en page d’accueil de Kobo, classé premier parmi les recueils de nouvelles. Il y avait plus de 80 000 concurrents et j’étais en haut de la liste. C’était ultra gratifiant, touchant. C’était quelque chose que j’allais garder, qu’on ne pourrait pas m’enlever. Je venais de rater un prix, j’étais en homepage de Kobo. C’était ça ma vie depuis quelques temps, ça le serait encore pendant un temps indéterminé. C’était une période de hauts et de bas oscillant autour d’un même axe : continuer d’écrire pour faire mes preuves, témoigner, apporter quelque chose. De tout ça il ne fallait retenir que le positif : la homepage de Kobo. Mais au fond, même ça c’était accessoire. Seules quelques ventes en plus et regroupées dans le temps m’avait permis cet exploit qui parlera à peu de gens. Même cette réjouissance restait de la poudre aux yeux par rapport à la seule mission qui comptait : continuer d’écrire.

Quand on écrit, que la démarche est sincère, qu’on a envie de laisser une empreinte, qu’on essaie de produire quelque chose qui soit le plus sérieux possible, on a parfois l’impression qu’on est trimballé, ballotté par les choses. Entraîné par le fond parfois, parfois par le haut, sinon on lâcherait prise ; parfois complètement ailleurs. Je me souviens de ce café que j’avais pris avec un inconnu presque complet, une connaissance de connaissance. Il avait lu mon roman, était super intéressé, et connaissait du « monde dans l’édition ». Quinze mois plus tard que me reste-t-il de cette entrevue ? Un mauvais cocktail dans un café vietnamien et les oreilles endolories d’avoir entendu ce mec discourir sur sa propre carrière et me dire tout ce que mon roman avait de lacunaire. Spoiler : il ne connaissait personne du « monde de l’édition ». Combien de rendez-vous de ce genre sont encore à venir ? Probablement quelques uns. D’ailleurs, sont-ils au final si inutiles ? Ou bien faut-il absolument les appréhender à l’aune de leur utilité ? Ce jour-là, j’avais clairement perdu mon temps. Et alors ? J’avais dilapidé trois heures mais j’avais flâné dans mon ancien quartier des Grands Boulevards et dans le décor de Bel-Ami, et mine de rien, ce roublard m’avait, dans le virevoltant qu’était son discours, laissé entrevoir deux ou trois trucs intéressants que j’ai gardé en tête depuis. L’époque de ma vie voulait ça, ces rencontres utiles ou inutiles, ces coups d’épée dans l’eau ou dans la chair. C’était en fait jouer le jeu. Rien ne viendrait de concret par ailleurs que par là.

Mais j’oubliais en fait que ces tentatives (envoyer une nouvelle à une revue, faire une vidéo sur mon livre et me trouver singulièrement gênant) ne me traînaient pas par les pieds mais que je les tenais par la bride. Je n’étais pas entraîné par les choses, je les entraînais. Car le fil directeur demeurait bien le fait d’écrire pour l’Histoire. Là-dedans, l’Histoire n’a rien d’intéressant pour elle-même. C’est simplement qu’écrire pour l’Histoire, c’est écrire pour les gens, en le multipliant à travers les âges. Il n’était pas question d’écrire pour une génération, mais pour la suivante, la suivante encore, en somme, pour une sorte de génération éternelle qui pourrait lire ce que j’ai écrit, et l’aimer. Le cœur du sujet était là : faire réagir par mes histoires. Certaines personnes avaient lu mon dernier livre et m’avaient dit que la première nouvelle les avait fait pleurer. Je prenais ça à la légère, mais en y réfléchissant, on touchait du doigt ce que je voulais faire précisément : émouvoir, révolter, faire rire, pleurer, ou que le lecteur s’identifie, repense à une vieille histoire d’amour, se projette dans celle de Zéfir & Mila, regrette une amitié, rêve de changer de vie, se réjouisse de mener la sienne. Ce que je veux faire, ce n’est rien d’autre que de raconter des histoires. Elles feront pleurer, réfléchir, sourire, penser. Je ne veux être rien d’autre qu’un mec qui fait des dessins animés pour les gosses (le métier le plus noble du monde), qu’un conteur en Mephisto, bandana autour du cou et queue de cheval membre d’une asso départementale d’amoureux de la poésie orale. Je ne veux être rien d’autre qu’un auteur de BD, qu’un illustrateur ou qu’un peintre qui fige sur une image et par un seul moment autant d’émotions, de souvenirs, de larmes contenues, d’existences. Je veux créer un peu de cet autre monde, une chanson, un roman à l’eau de rose, une carte postale, qui nous permet à tous d’endurer ce qu’est la vie de tous les jours, aussi belle soit-elle ; imaginer avec d’autres un peu de cette existence jumelle et virtuelle qui nous accompagne ou nous surplombe tout au long de notre vie.

Quand d’autres écrivaient parce qu’ils avaient été le petit dernier de la famille, celui dont on tolère qu’il embrasse une voie artistique parce que les autres sont devenus médecin, haut fonctionnaire et manager, quand d’autres écrivaient pour avaler la pilule d’une crise de la quarantaine indigeste, quand d’autres écrivaient parce qu’ils avaient des potes et qu’un jour l’un d’eux leur avait dit : « Tiens je cherche quelqu’un pour écrire une histoire sur une ménagère qui tombe amoureuse d’un migrant, tu veux pas t’y coller ? », j’écrivais parce que c’était soit ça soit passer à côté de ma vie, de ma raison d’être. Avoir eu le temps de confectionner quelques histoires qui contiendraient de quoi traverser un peu le temps pour irriguer des cœurs ou aérer des âmes. Bien sûr, j’avais encore du chemin à parcourir (heureusement !), bien sûr, je ne connaissais encore rien à la littérature, bien sûr, mon langage était moins soutenu que tel universitaire-écrivain, mon écriture moins street que tel journaliste-écrivain, mais j’avais mon style propre. Embryonnaire, mais bien présent et qui mûrissait patiemment, solidement. Je n’allais pas réussir en me démarquant d’un Patrice Jean ou d’un Johann Zarca, j’allais y parvenir en me démarquant de moi-même, encore et encore. Aussi je n’avais aucun autre objectif professionnel que d’écrire les nouvelles les plus efficaces possibles, les romans les plus prenants possibles. Le ciel n’envahira pas la mer et La Fragilité des rêves étaient déjà complètement dépassés, j’avais grâce à ces enfantements et aux multiples textes que je postais sur mon site, compris petit à petit où je voulais aller, ce que je voulais faire. Et j’avais même hâte, une fois ce deuxième roman fini, de voir en quoi je le trouverai obsolète. Car meilleure serait l’œuvre, plus elle finirait par toucher de monde.

Je n’étais pas journaliste-écrivain, historien-écrivain, réalisateur-écrivain, professeur-écrivain, j’étais écrivain tout court et c’était là ma chance.

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