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Écrire est un décrochage

Écrire est un décrochage Posted on September 16, 20181 Comment

On est dimanche. Je me dis tiens ça fait longtemps que je n’ai pas écrit pour mon site Internet. J’ai la flemme, je n’ai pas envie de m’y mettre, je n’ai rien à dire de particulier. Depuis ma décision de poster des textes régulièrement sur mon site, je suis plusieurs projets à la fois. Ce n’est pas une situation normale. D’habitude, je n’écris pas autant, à propos de trucs aussi différents. J’écris un roman ou des nouvelles, mais pas d’articles si courts.

Tenir ce site m’oblige à écrire régulièrement, à revenir au document Word, à me creuser la tête. Parce que je sais bien que si je n’alimente pas ce site, il ne deviendra plus qu’une sorte de CV en ligne sur lequel on tombe par hasard, ou quand on achète mon livre. Ça ne me suffit pas. Je veux entretenir une petite communauté d’intéressés autour de mon site. Je veux re créer ce lien que j’avais avec les lecteurs quand j’écrivais des blogs ou sur des blogs. Alors, comme avant, ça m’oblige à trouver des idées auxquelles je n’aurais pas pensé. Ça a l’air positif mais ça ne l’est pas vraiment. Peut-être que certains textes ici ne servent à rien, n’apporteront rien à ma production littéraire, ne renseigneront rien de particulier sur mes idées ou les directions que je prends (dans ma vie comme dans l’écriture). Si c’est le cas, c’est un peu triste.

J’ai parfois l’impression d’être un journaliste qui fait tout pour trouver le titre le plus putaclic possible, sans réussir tout le temps à attirer du monde. Nos tâches sont aux antipodes, pourtant, parce que j’ai fait le choix d’alimenter mon site Internet, on se confronte aux mêmes difficultés. La différence, c’est qu’en ce qui me concerne, mon site, ces textes courts, sont des produits d’appel. C’est un flyer funky pour une soirée inoubliable. Mais comment juger de la qualité de la teuf quand on a que le flyer entre les mains ? N’importe quel quidam entendra parler de ma soirée par le bouche-à-oreille avant d’avoir reçu un prospectus dans la rue.

Ainsi beaucoup trop de gens passent faire un tour sur mon site puis repartent ensuite. Ils ne comprennent pas ce qui se trame dans l’arrière-salle. Les gens qui viennent sur mon site ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas l’enjeu. Sauf ceux qui reviennent. Mais ceux qui vont et repartent ne comprennent pas ce qu’il se forge ici. Ce que je fais, c’est construire quelque chose. Je construis une bibliographie, je construis mon personnage littéraire, je renseigne pour l’avenir. Je donne du biscuit aux futurs thésards ou professeurs qui étudieront mon œuvre. Bien sûr, ça fait egocentrique. Ça l’est sûrement. Mais c’est probablement parce que pour moi l’écriture est quelque chose de sérieux. Je n’écris pas pour avoir écrit un livre. Je n’écris pas parce que je me suis dit un jour, après des années à tenir un blog mode « Bien envie d’écrire un roman ! ». Je n’écris pas parce que j’ai ressenti un vague spleen en prépa et que je me suis toujours dit que j’écrirai un roman pour me venger. Je n’écris pas pour me divertir, l’écriture n’est pas un passe-temps.

Il y a deux ans, j’ai décidé de réorienter complètement ma vie autour de l’écriture. C’est un sacerdoce, une mission divine. Si je ne vais plus au restaurant, si j’ai réduit les vacances, les vraies, les vacances à l’étranger, pas le week-end en Bretagne dans ma maison de famille que je me paie grâce à Ouigo, si je me déplace le plus possible à pied pour ne pas payer de tickets de métro, si je dis non tous les trois mois à mon pote Veget quand il me propose d’aller surfer, si je n’offre à ma copine que ma présence aimante et une vie de bohème dans sa définition pure, si je n’ai pas brunché depuis septembre 2016, tout ça, c’est parce que j’ai fait le choix de l’écriture. Je suis Hemingway rue du Cardinal-Lemoine, Zola à Batignolles. D’ailleurs, je vis à Batignolles. Écrire, écrire vraiment, est un décrochage. C’est vivre une autre vie, c’est s’éloigner du salariat, du schéma classique, du système, c’est une marginalité. C’est une précarité. Mais je l’endure parce que je vise quelque chose de très grand et de très haut. Toutes les grandes choses méritent des sacrifices. Je peux bien bouffer des pâtes pendant trois ans si c’est pour marquer à jamais l’Histoire de la littérature française. Tel est le pari, le pari auquel je ne renoncerai jamais.

Alors, face à l’ampleur et à la gravité de cet engagement, devoir être lu sur mon site paraît anecdotique. Ce grand écart est frustrant parce que les temporalités sont différentes. À l’échelle de mon site, je trouve que les choses ne vont pas assez vite. Je continue d’empiler les briques les unes sur les autres, et je n’ai rien à faire d’autre, je ne veux rien faire d’autre, mais tant que l’édifice n’a pas un semblant de forme, ne ressemble pas à un début de quelque chose, c’est frustrant. Frustrant parce que je n’ai pas le réconfort de masses en délire qui me scandent « Nous t’avons compris ! ». S’ils sont intelligents, ils reviendront. Mais à ce stade, comment peuvent-ils savoir ?

En attendant, tout début de carrière reste un cri dans le silence. Un appel au secours. Je passe mes nuits dans le silence à écrire sur ce site, à témoigner de ce qu’il se passe en moi, et les gens passent leur chemin. Comme une pute sur une route de campagne qu’on croiserait la nuit. On l’aperçoit au loin, on a envie de se vider les couilles, on ralentit au fur et à mesure qu’on s’approche. On hésite deux secondes, on se regarde, puis on passe son chemin et on démarre en trombe. Celle-ci n’aurait pas fait l’affaire. Moi je suis la pute qui croit l’espace de dix secondes qu’elle va pouvoir se faire 200 €. Et puis non. Bien sûr, faire la pute toute la vie n’est pas mon ambition. Je fais ça pour me payer le cours Florent parce que moi mon rêve c’est de devenir actrice. Mais si même les gens ne m’aiment pas en tant que pute, comment pourraient-ils m’aimer plus tard en tant qu’actrice ? Pourtant je continue d’arpenter le bord de la route, je continue d’apprendre à jouer. Je perpétue les cris dans l’ombre. Ce n’est qu’à force de balancer des fusées de détresse dans le ciel au passage d’un cargo, qu’un jour, l’un d’eux apercevra mon signal. Ou que je finirai par m’être construit un radeau viable. Au fond, l’important est la citadelle de palmiers que j’aurai bâtie ici. Je sais que je viens ici simplement pour témoigner de l’hors-norme qui se passe dans ma tête, alors qui m’aime me suive. Qu’il soit lu maintenant ou non, le témoignage sera lu dans l’Histoire.

Le hic, que c’est si on ne la force pas un peu comme une meuf en soirée, on n’obtient rien de l’inspiration. Dans une journée, une idée vient, mais c’est une phrase, ou une tournure, une métaphore intéressante. Au cours d’une semaine, une idée de nouvelle apparaît. À l’échelle d’un mois, des idées qui ont rebondi les unes sur les autres finissent par tisser un début de pitch de roman. Mais c’est trop lent. À ce train-là, les cargos continueront de polluer le Pacifique longtemps après mon retour parmi les coquillages. Et l’inspiration est comme une bonne bouteille. Il faut avoir la sagesse de la laisser mûrir dans la cave. Il faut savoir s’ennuyer entre temps, aller faire les vendanges de la prochaine cuvée, penser à autre chose. Pour qu’un jour, « in time », comme on dit si joliment en Anglais, on ouvre enfin cette bouteille pour la déguster. Avec ce site, je m’oblige à ouvrir certaines bouteilles parfois un peu trop tôt. Alors le vin est un peu jeune.

D’un autre côté, je me dis qu’au moins je n’oublie pas l’exercice. Quand on écrit, ça peut devenir super facile et rapide de ne plus écrire. En alimentant régulièrement mon site Internet, peu à peu, je développe un certain savoir-faire. Je rencontre les idées plus fréquemment, et je m’en sers comme d’escaliers qui vont dans toutes les directions mais dont certains mènent à de vrais textes, notamment mon deuxième roman.

Dans Il était une fois dans l’ouest, les personnages attendent, le moulin grince, la mouche bourdonne, et puis le train finit par arriver.

1 comment

  1. Je suis de ceux (celles) qui reviennent sur ton site : je le consulte tous les matins en arrivant au boulot en même temps que quelques autres sites qui sont mes préférés. Je suis intéressée et touchée par ce que tu écris, que ce soit des témoignages de vie (journal) ou des histoires courtes. Je suis très admirative de ton courage et de ta confiance à suivre ton rêve, ta passion et oser vivre en “décrochage” !
    J’ai beaucoup aimé le texte sur l’île de Sein ou je me suis retrouvée dans l’envie d’une autre vie.
    J’ai un projet personnel de décrochage moi aussi, mais sans prendre le risque de quitter ma vie sécure : prendre 6 mois de congé sabbatique et louer un gite sur une petite île bretonne pour y faire tout ce dont j’ai envie et me retrouver face à moi-même sans perturbations extérieures. Je n’ai pas encore pu le réaliser et peut-être sera-t-il remplacé par un autre projet en cours : une maison en pleine campagne en Seine et Marne avec un verger et un potager avec mon amoureux !
    Je te remercie pour ce partage de vie et d’envies que constitue ton site et je te dis bravo pour ton courage et ton authenticité !

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