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Dunkerque

Dunkerque Posted on May 15, 2018Leave a comment

En avril dernier, je retrouvai dans un bar une très bonne amie que je n’avais pas vue depuis longtemps. Au bout d’une demi-heure, nos premières pintes avaient été bues et on en avait commandé de nouvelles. On avait à peu près fait le point sur nos vies respectives, ayant répondu à cet inévitable « Quoi de neuf ? » qu’on se lance à chaque retrouvailles. Alors que notre conversation se portait par hasard sur les réseaux sociaux, j’en vins à lui faire une réflexion sur l’une de ses dernières stories. On pouvait y voir son écran d’ordinateur, avec en fond un message de Netflix annonçant la troisième saison de La casa de papel. Et mon amie avait rempli l’écran de points d’exclamation, agrémentés d’un « Can’t wait » en majuscules.

Je ne comprenais pas qu’on puisse aimer à ce point cette série. Je m’étais coltiné la première saison avec ma copine, presque jusqu’au bout. Mais, à quelques encablures de la fin, on avait lâché. On n’avait pas tenu. Le premier épisode avait été au mieux intriguant, les suivants carrément lassants. La casa de papel était l’une de ces rares séries que j’avais dû abandonner. Pourtant, à notre époque, les séries étaient tellement bien ficelées que même si ça ne nous parlait pas, on pouvait facilement endurer toute une saison sans avoir le temps de s’ennuyer. C’était plutôt lors du passage à la deuxième saison que parfois, le téléspectateur ne suivait pas ; comme une page de pub dans un programme télé, où l’on zappe et où l’on ne revient jamais parce qu’on a trouvé mieux ailleurs. Mais pour la série espagnole, je n’avais même pas réussi à tenir la saison entière. Je connaissais toute la force de frappe de Netflix, sur-abreuvant les rues et les esprits d’une communication grossière, parfois disproportionnée par rapport à la qualité intrinsèque de la série. C’est le discours que j’avais pu entendre sur Stranger Things ou Marseille, sans être forcément d’accord dans ces cas précis. Mais cette fois-ci, La casa de papel m’offrait un exemple typique de ce déséquilibre entre la machine promotionnelle infernale et la qualité réelle de l’objet.

Pourtant, si j’avais entendu parler de la série en premier lieu, c’était bien à cause des gens qui en parlaient, plus que de la campagne de promotion. Il existait donc cette masse de gens devenus dingues de La casa de papel. Soit, mais que l’une de mes meilleures amies tombe dans ce panneau m’interloquait. Pas elle ! Pas toi ! Comment avait-elle pu se faire berner à ce point-là ?! Je pensais qu’elle me révélerait quelque chose que j’avais loupé, un angle de vue différent, une information cruciale dans l’intrigue même, et que j’aurais manquée. En ça, sa réponse me déçut. Même si je pouvais me rassurer sur la qualité de mes amis. Elle me lança le plus simplement du monde : « Mais j’ai pas du tout kiffé non plus ! ». Comment ? Elle n’avait pas aimé ? Mais pourquoi alors avoir prétendu le contraire sur les réseaux sociaux ? « Ben j’ai été payée ! » m’expliqua-t-elle dans le plus grand des calmes.
« Payée ? Mais par qui ?
– Ben, par Netflix.
– Quoi ? Mais comment ça ? »
Le fait que Netflix paie des gens pour vendre leurs séries ne m’étonnait pas. Ce qui m’interpelait, c’était que mon amie n’était pas particulièrement influente sur Instagram, alors pourquoi lui confier une telle tâche ? Elle m’expliqua alors toutes les raisons du succès de la série espagnole.

Parmi toutes les louanges vues ça et là sur les réseaux sociaux, très peu étaient sincères. La plupart des comptes influents avaient en effet été payés par Netflix. Le NATU avait sélectionné sur le volet une centaine d’influenceurs, avec une feuille de route précise dictant leurs interventions sociales. Mais là où le géant du numérique avait une fois de plus innové, c’est en ciblant des influenceurs de moindre envergure, des utilisateurs semi lambda des réseaux sociaux. Les cent chanceux sélectionnés n’étaient que le haut du panier, le premier wagon de la fusée. En parallèle, Netflix avait choisi au hasard mille abonnés. Il leur avait envoyé un courrier semblable à celui reçu par les stars d’Instagram, où seuls la rémunération et le contenu de leurs futurs posts variaient sensiblement. L’objectif était bien sûr de parler de la série en bien. Je l’engueulai en lui disant qu’elle n’avait aucune morale de vendre ses post sur les réseaux sociaux. Elle me dit que pour mille euros, elle aurait pu faire bien pire. J’étais éberlué par le montant, mais je continuai d’en vouloir à mon amie de toujours.

Elle continuait de siroter sa bière pendant que je l’écoutais les yeux écarquillés, piochant dans une soucoupe de cacahuètes comme dans un cornet de popcorns. Elle me raconta que le courrier reçu était très strict, les conditions drastiques, la clause de confidentialité sévère. Elle n’avait donc pas le droit de me raconter tout ce qu’elle me révélait. Après l’avoir remercié de m’avoir mis dans la confidence, et lui avoir promis de ne rien dire à personne, je lui posais la seule question qui restait à mes yeux sans réponse : pourquoi Netflix avait signé une si mauvaise série s’ils en connaissaient la valeur dès le départ ? Elle m’expliqua qu’ils ignoraient que la série serait si médiocre. On leur avait trop bien vendu le produit, et ils avaient signé d’emblée pour trois saisons minimum. C’est ce qui expliquait ce barnum à l’annonce de la saison 3 : pour sauver la série, il fallait l’entretenir artificiellement. Le plan de communication, incluant pour la première fois des téléspectateurs ordinaires, était l’un des plus coûteux, mais c’était toujours mieux que de subir un nouveau four. Ils avaient donc été contraints de créer de toute pièce un buzz autour de la série, et de l’entretenir autant que possible. D’ailleurs me dit-elle, ça n’était pas fini : une troisième vague de courrier était programmée, celle-ci concernant dix mille instagrameurs de moins de mille followers, qui seraient eux payés une centaine d’euros. Et ce sauvetage industriel avait même chez eux un nom de code, « Dunkerque », du nom de l’évacuation des soldats alliés au début de la Seconde guerre mondiale.

Bien que consterné par leurs méthodes, je me sentais enfin mieux. Tout s’était éclairci : mon amie n’avait pas aimé La casa de papel ; d’ailleurs, qui l’avait vraiment aimé ? Parmi toutes les fleurs jetées sur Internet, lesquelles n’étaient pas en plastique ? Je me rassurai, me convaincant que tous avaient été payés, et je repris ce soir-là foi en l’humanité. On put enfin commander une autre tournée et changer de sujet.

Une heure plus tard, je quittai mon amie devant le bar, et décidai de rentrer à pied. En arrivant chez moi, je découvris avec stupeur dans ma boite aux lettres, parmi le courrier habituel, une enveloppe Netflix. J’ouvris la lettre : je faisais partie des heureux élus de la troisième salve d’envois ! Dans l’ascenseur, je me rendais compte que c’était agréable, ce sentiment d’avoir été sélectionné. Même si je détestais cette série, je faisais désormais partie du club. La lettre était écrite poliment, et les instructions particulièrement faciles à suivre. Dix minutes plus tard, confortablement installé dans mon canapé, j’ouvrai l’application Instagram, prêt à faire une story reprenant mot pour mot le texte énoncé dans le courrier. Après tout, que valait un simple petit post, comparé à cent euros ?

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