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D’un geste de la main

D’un geste de la main Posted on March 28, 2019Leave a comment

Le soir tombait sur le port. Le cliquetis des haubans contre les mâts et le balancement léger des coques aplanissaient l’atmosphère et rendaient tout agréable. Ce bruit, propre à l’été, était accompagné d’odeurs elles aussi typiques de cette saison de l’année : au loin, un camion blanc ouvert sur le côté vendait des churros et autres gaufres engluées de Nutella. Leurs effluves sucrés parvenaient jusqu’aux narines d’Antonio. Assis en bout de table à la gauche de Toma, son collègue et ami, il regardait le soleil couchant se débattre dans le verre mal lavé d’un ballon de rosé à moitié bu. La soirée s’installait, Coralie et lui partaient le lendemain, et Antonio avait le sentiment fatal que tout lui échappait.

De l’autre côté de la tablée, Cléo le regardait de temps en temps, puis replongeait dans la conversation où l’entretenait son voisin, comme un cormoran pique dans l’eau profonde. Antonio restait le regard bloqué sur cette femme flamboyante de jeunesse, puis se mettait à sourire au hasard à l’un des autres estivants présents. À sa gauche, Coralie gardait sa main droite sur la cuisse de son compagnon, et Antonio se sentait comme en prison ou comme un chien en laisse. Qui était ce jeune con, insupportablement beau et poli, qui tenait la jambe de Cléo depuis quelques minutes ? De quoi pouvait-il bien lui parler, si bas, pour qu’elle rie de cette manière ? La conversation générale, de laquelle le jeune brun aux yeux bleus les avait retranchés Cléo et lui, continuait sur un rythme de croisière, glanant des sujets comme les beuveries de la veille, le look des beaufs qui déambulaient, la soirée chez l’un d’eux qui survenait dans quelques jours.

Toma, suivant son habitude, était là sans être là. Il lapait son verre de vin blanc en regardant par-delà le mât des voiliers. Antonio se recroquevillait à mesure que la complicité se déployait en bout de table, entre Cléo et son nouvel amant probable. Coralie ressentait l’exclusion progressive subie par les trois quinquas à cause des sujets de conversation choisis, la nature de ceux-ci ayant basculé depuis que Fantine, fille d’Antonio, meilleure amie de Cléo, avait invité à la table deux de ses potes masculins, dont le brun aux yeux bleus. Mais Coralie ne se laissait pas faire et riait à la fin d’une réflexion, en commentait une autre, afin de se servir de cette conversation d’étudiants en vacances comme d’un bain de jouvence, ou dans le but plus primaire de s’intégrer aux jeunes. Mais elle finit par céder dans une sorte de coup de poker et de coup bas final : « On va rentrer, on n’a plus votre âge ! Enfin surtout ces deux-là ! Regardez-les, ils piquent du nez dans leur verre ! » lança Coralie à l’assemblée. Les trois vieux partiraient mais elle garderait pour toujours son statut intermédiaire.

Finalement, tout le monde avait payé et s’était levé de table. Le groupe avançait au ralenti sur les planches de la promenade. La nuit avait maintenant recouvert la mer et celle-ci se démenait comme un monstre visqueux et total, rongeant la coque des bateaux comme pour les attirer en elle. Plus Antonio regardait du coin de l’œil Cléo sur la brèche, plus Coralie serrait la main de son compagnon, effrayée par le danger, par cette concurrence éternelle qui existe entre prétendants pour un seul et même être. On finit par se saluer à l’endroit où les chemins, prescrivant des destins différents (une soirée achevée devant la télé, fenêtres ouvertes sur la foule nocturne, une tournée des bars endiablée au cœur de cette même foule), se séparaient. Tout alla très vite, on échangea des bises et on serra des mains. Quand Cléo fit la bise à Antonio, ils profitèrent de l’obscurité pour s’effleurer les mains dans la confusion des au revoir. Puis le groupe des jeunes partit et leur silhouette commença à se fondre dans la multitude. Alors Cléo se retourna vers le trio de ces humains qui n’étaient plus que des vestiges, et leur fit un signe de la main. Antonio le reçut comme un coup de poing dans le foie, puis la regarda se perdre dans le cortège estivant et festif.

Tous les trois rentrèrent à la maison. Coralie marchait d’un pas plus léger, Toma n’avait rien compris, et Antonio descendait minutieusement en rappel dans un néant sentimental : ce geste de la main, cet au revoir, était un adieu. Plus jamais l’étudiante et lui ne vivraient quelque chose ensemble. Il n’y aurait plus Cléo, ni plus aucune Cléo. D’un balancement de la main dans l’air marin, elle venait de mettre un terme à sa jeunesse, à sa vie.

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