Posted in Book review

De l’importance de ces petits êtres

De l’importance de ces petits êtres Posted on August 31, 20182 Comments

N’achetez pas ce livre si vous ne voulez pas tout plaquer pour trouver le premier job venu dans les Côtes d’Armor, être moins payé mais reconnaître ce courlis cendré qui guette son déjeuner à marée basse dans le Finistère sud. Ce livre est le premier pas de votre départ de Paris. Les éditions Bibliomane (que je ne connaissais pas avant d’avoir passé le pas de la boutique de souvenirs de la Fondation Claude Monet à Giverny) ont eu la bonne idée de réimprimer des atlas de poche parus à la Belle Époque. Ils recensent et présentent les fleurs de jardin, les plantes médicinales, les mammifères, les insectes et j’en passe, avec à chaque fois des planches illustratives. J’ai craqué pour celui des oiseaux et je viens de le finir.

L’avoir lu a renforcé l’intérêt de mes balades et de mes voyages. Tous les oiseaux qu’on croise sont dans le livre. On les reconnaît parfois, parfois il faut reprendre l’opus quand on rentre à la maison. Puisque c’est encore l’été, parlons de la mer : on y distingue la mouette du goéland, le cormoran du fou de Bassan, et l’on découvre les autres, les moins connus mais aussi présents, comme l’huîtrier pie ou le pluvier à collier. Sur les routes qu’on parcourt en voiture, on peut désormais reconnaître une buse juchée fièrement sur une barrière de bois dans la campagne axonaise, un héron cendré dressé au bord d’un lac du Morbihan depuis le TGV.

On passe un peu moins pour un con quand on rencontre un « ornitho » au Cap Fréhel ou un pêcheur au port de Bestrée. Eux ont intégré depuis des années ce qu’on découvre à peine. Ils ne connaissent pas tout sur tout, mais ce qu’ils savent sur les oiseaux (leur date d’arrivée, période de nidification…) les rattachent à la nature et les ancrent dans le réel.

À leur image, on se connecte à quelque chose de plus grand nous, les phénomènes migratoires des animaux nous ouvrent à d’autres raisonnements, d’autres réflexes, d’autres cheminements. On apprend à répondre la grande question concernant les oiseaux : ceux qu’on aperçoit sont-ils utiles ou nuisibles ? On ouvre l’œil et cela adoucit notre regard sur notre environnement. Paris devient plus supportable quand un geai des chênes vient se poser sur le balcon quelques instants. Tout un monde parallèle fonctionne en permanence et on peut désormais y faire un tour dès qu’on croise une de ces bêtes ailées.

Lire ce livre est peut-être aussi le début de ce que Sylvain Tesson appelle “la vie d’ermite” (« Si la société disparaissait, l’ermite poursuivrait sa vie d’ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique. »). Parler aux oiseaux rend probablement un peu moins con. Une autre intelligence, une intelligence plus durable, plus séculaire. Selon qu’on croise tel oiseau on saura qu’on est dans telle région, quel temps il fera dans les semaines qui suivent. Ça nous permet de moins culpabiliser quand on hésite au restaurant entre la burrata ou la mozzarella di buffala, parce qu’on sait qu’on n’est désormais pas qu’un connard. On est un peu moins au courant de l’actualité politique ou sociale, mais on n’en aura plus besoin puisqu’on sera bientôt devenu assistant paysagiste en Loire Atlantique.

Et puis, last but not least, on se sensibilise à la question générale des oiseaux. Le baron d’Hamonville se souciait déjà de leur sort il y a cent-trente ans : tout a changé en pire. Parce que connaître les oiseaux c’est mieux connaître leur rôle et s’intéresser au risque que représente leur destruction (leur population s’est réduite d’un tiers ces quinze dernières années).

Enfin, une fois qu’on y a pris goût, on se souvient que ce n’est que le début. Il n’y a plus qu’à acheter l’atlas suivant : celui sur les champignons, sur les poissons, les papillons, les coquilles… ils existent tous, ils sont de toutes les couleurs (trop beaux dans la bibliothèque), sont tous dispos sur Amazon et ne coûtent que 20 €. Je les aime tellement qu’on croirait à un article sponsorisé. C’est un autre type de lecture, on fait un pas de côté par rapport à la littérature contemporaine ou classique qu’on lit d’habitude, c’est une nouvelle manière d’expérimenter le plaisir de la lecture, peut-être la moins casanière de toutes.

2 comments

  1. Une bien jolie consolation dans un monde (une société) en pleine décapilotade !

    Et merci pour “la vie d’ermite” qui vient apporter une échappée belle et redonner le goût d’une liberté intérieure et celle de rêver à nouveau !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial