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Le Spleen du parisien

Le Spleen du parisien Posted on February 3, 20202 Comments

Je tirai les rideaux et je jetai un œil à Saint-Cast. Grâce à l’hiver, on voyait mieux la mer à travers les arbres. On repartait aujourd’hui et comme d’habitude, ç’avait été trop court. Avec ces endroits qu’on chérit depuis la naissance, inscrits dans notre enfance, notre jeunesse, la formation de celui qu’on est devenu, il n’y a pas de demi mesures. Il faut soit y vivre pour toujours, soit ne pas y revenir. On ne peut se contenter d’y revenir de temps en temps, pour quelques jours. Ça fait trop mal. En plus, comme par hasard, ce matin, il faisait beau. On a beau dire, mais même en Bretagne, le soleil apporte quelque chose en plus. Dans le jardin d’en face, un drapeau breton battait au vent de temps en temps. Je continuais de regarder la ville pour m’en imprégner avant la fuite, battu. Une fois de plus j’étais venu pour repartir. Alors, j’ai vu une voiture qui arrivait sur le boulevard de la Mer par la pointe de l’Isle. En un instant, elle avait disparu. Où allait-elle ? Il était, je regardais mon téléphone, moins de dix heures. Était-ce un retraité qui partait chercher le pain ? Était-ce un travailleur ? Si oui, lequel ? L’institutrice ? La femme du guichet de la mairie, de l’office du tourisme ? Ou la caissière du Marché Plus devenu Carrefour Market ? Ou bien ce jardinier de la commune que j’avais croisé la veille ? Quoi qu’il en soit, c’était quelqu’un qui avait réussi l’exploit de vivre ici. Mentalement ailleurs, déjà, je reprenais cette liste dans ma tête pour me raccrocher à cette ville : l’instit’, la secrétaire de mairie, l’employée du syndicat d’initiative, la caissière, le jardinier. C’était de ça que j’avais besoin, c’était ça qui me manquait. Avoir une place dans cette constellation très précise, très simple, au maillage incroyablement solide. À Paris, ces jobs existaient aussi, mais ils étaient comme noyés dans un immense tourbillon impersonnel inhérent à cette métropole. À Paris, la caissière n’est pas sortie avec le facteur au collège. Ce qui me manquait, c’était des repères, des balises lumineuses : la dame du guichet, le vieux pilier de bar, la boulangère, le passage du facteur comme un rituel, à mille lieux du livreur qui dans le meilleur des cas appelle pour qu’on vienne chercher son colis dans la rue, dans le pire des cas n’appelle ni ne passe. J’avais besoin d’un quotidien à échelle humaine, besoin de connaître les visages que je croise, besoin de faire partie d’un lieu qu’on peut parcourir à pied de fond en comble. Paris était trop petit : sur les trottoirs on se bousculait, les voitures n’avançaient pas, les loyers montaient en flèche, il fallait passer plus d’entretiens pour un appartement que pour un CDI. Pourtant, en regardant le boulevard de la mer où la voiture avait disparu depuis longtemps, je comprenais que Paris était beaucoup trop grand pour moi. Moi, je voulais une ville de dessin animé, une commune avec une agence immobilière, deux boulangeries, un boucher-charcutier, le parking du supermarché, un magasin de meubles, l’auto-école, l’école, la gendarmerie. C’est la seule manière de ne pas perdre pied, de savoir qui l’on est. Dans la ville d’à côté, il y a une autre école, une autre auto-école, une autre supérette, une autre station essence, et ce château dans les hauteurs, ou en périphérie, caché par des murs ou des arbres immenses. Et ainsi de suite. Jusqu’à Plancoët, Saint-Brieuc, Dinan. Chacun son rôle. Tous différents, tous de la même communauté.

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