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Carrefour City

Carrefour City Posted on December 8, 20182 Comments

« Il nous ont dispatchés dans d’autres magasins, mais quand ça rouvre, moi je serai déjà loin ». C’est ce que m’a dit Marouane quand on discutait de la rénovation du Carrefour City en bas de chez moi. Il vient de rouvrir après cinq semaines de travaux montre en main et si le magasin s’est fait lifter, Marouane le caissier n’a pas bougé d’un iota. Il a juste l’air un peu plus mal à l’aise dans la nouvelle déco, comme quand on met un costume sans y être habitué. Et pour cause. Mon Carrefour City s’est fait gentrifier.

À La Fourche, la barrière symbolique, géographique et sociale a toujours été l’Avenue de Clichy. Du bon côté, les Batignolles, de l’autre, les Épinettes. Bien sûr, les rues perpendiculaires aux avenues de Clichy et de Saint-Ouen creusent dans le quartier popu pour rejoindre Guy Môquet et tout ce coin très bizarre des 17e et 18e qui mélangent classes pauvres immigrées et bourgeoisie solide de droite (17e) et de gauche (18e). Mais avec ce nouveau Carrefour City, la boboïsation gagne du terrain. On est sur le mauvais côté de l’avenue, du côté Épinettes. C’est le début de la fin.

La nouvelle devanture annonce la couleur et produit un peu le même effet que la terrasse vitrée de la Brasserie Barbès : « Boucherie-Charcuterie, Poissonnerie, Fromagerie, Primeur, Traiteur ». Le ton est donné : ce sera l’opulence au milieu des taxiphones et des kebabs. Une fois à l’intérieur, c’est l’émerveillement. Des panneaux « BIO » clignotent suspendus aux murs, des colonnes de fruits rouges et de baies bleues en barquettes se dressent, des couleurs partout et de toutes les formes font la compétition, le tout rangé avec une précision qui ferait froid dans le dos si j’y réfléchissais. Mais je n’ai pas envie de réfléchir. C’est tellement féérique que j’aperçois depuis l’entrée trois personnes en train de photographier des rayons.

Le premier truc qu’on se prend en pleine poire en entrant, c’est le rayon « Fruits et légumes ». On lui a ravalé la façade à lui aussi. Fini les pommes perdues dans les pêches, les fanes de carottes qui jonchent le sol. Tout est aligné en ordre militaire. Les bananes et les citrons se tiennent au garde-à-vous. C’est tellement propre qu’on dirait que c’est bidon. Ça ressemble à la devanture d’un épicier dans un livre pour enfant, ou aux fruits des dinettes en plastique des catalogues de Noël. Quand on y regarde de plus près, on se rend compte de la sévérité du casting : légumes de saison et fruits exotiques sont les stars des étalages et renvoient leurs congénères dans l’ombre. J’essaie d’en comprendre la logique, quand un employé noir nous alpague pour nous renseigner sur la promo du moment : les caramboles et les mangoustans ! « Un peu de soleil pour l’hiver, vous allez voir, c’est super bon ! ». On était juste venus chercher des avocats pour déguster un guacamole maison à la santé de la déforestation et des cartels mexicains. On parvient tant bien que mal à s’enfuir après en avoir chipé deux spécimens pas trop mûrs pas trop durs.

On fait l’impasse sur la deuxième partie du magasin : les trucs bios. Un distributeur de céréales, des rayons remplis de graines mais pas sales comme ces Lidl pour gens responsables que sont les chaînes bios. J’ai juste le temps d’apercevoir, sous les projecteurs, au centre de la foule des produits Bjorg, la nouvelle star du moment : le « quinotto ». Le risotto au quinoa bien sûr. Je ne l’avais pas vu venir, mais c’est du génie. Je suis définitivement dans un monde parallèle. Je préfère oublier pour me concentrer sur ce pourquoi on est venus : la viande, le poisson, les fromages, la vie.

En se dirigeant vers le fond du supermarché, on ne croise que des clones. Je commence à tiquer. Je relève alors la tête pour voir à quoi ressemblent ceux qui comme nous sont tombés dans le piège. Quasiment que des couples de bobos, de cette population bien caractéristique dans les grandes villes : cette bourgeoisie catho de droite devenue startupeuse pour être dans le vent. Attention, je suis avec ma copine et n’importe qui dans ce magasin pourrait se dire exactement la même chose de nous. On se balade entre les rayons et je ne peux m’empêcher de me dire qu’on a l’air de tout sauf de gens qui font les courses pour remplir leur frigo. On se croirait dans une campagne de pub ou dans The Truman Show.

On progresse encore quand soudain, c’est l’illumination. Sous un panneau à néons où est écrit « Halle de Clichy » : le rayon « Poissonnerie ». J’aperçois dans l’enfilade les rayons « Boucherie-Charcuterie » puis « Fromagerie ». Ils sont minuscules, coincés dans la longueur d’une allée où les gens passent et jouent des coudes. La halle est une hallinette. Sur la glace pilée de la poissonnerie, je retrouve au choix des langoustines, des crevettes grises, des pavés de saumon si bien taillés qu’on les croirait directement sortis d’un emballage polystyrène. Il y a même quelques maquereaux et quelques dorades disposés en quinconce et qui seront probablement jetés à la fin de la journée. Et surtout, surtout, les crevettes roses. Je me précipite sur elles et en demande une grosse poignée. « Les bios ? », « Les moins chères ». Les autres alors. « Mais elles sont bonnes quand même ! ». J’en suis sûr. Elles sont si roses, si dodues, ont l’air si fraîches que j’en ai presque les larmes aux yeux.

Mais je n’ai pas le temps de m’émouvoir parce qu’on vient d’arriver au rayon « Charcuterie ». On se décide à prendre de la poitrine de porc pour faire « de vraies carbo » comme on l’a lu sur Slate. Je me dis que si je me croisais pile maintenant j’aurais envie de me coller des baffes. Je demande à l’homme qui découpe nos lardons de riches ce que c’est exactement. J’attends le mot pancetta pour être rassuré, mais l’homme a un peu de mal à nous répondre malgré la consultation de ses fiches. On récupère alors notre bout de gras et on s’engouffre entre les rayons.

Alors, la grande rafle hipster continue. Jouxtant le rayon traiteur, un étal de produits apéritifs travaillés nous fait de l’œil : des verrines yaourt wasabi dorade crue, des tartares de saumon aux avocats, des mini tranches de pâté en croûte, et des préfous en telle quantité qu’on se croirait en Vendée. Je ne sais pas quoi choisir alors je prends au hasard. Les étals s’enchaînent et j’ai la folie des grandeurs. Plus on se rapproche des produits et plus on s’enivre. Quand on y regarde de près, on a l’impression d’être un couple princier. Il y a écrit « Gourmet » partout. On continue alors de piocher sans réfléchir dès qu’on aperçoit le mot « Premium ». Et puis, pour parachever ces emplettes indécentes, c’est l’achat des bières fraîches I.P.A. venus de pays inconnus et marketées de toutes les couleurs, des mini saucissons saveur comté, des soupes bios, des jus de fruits à la poire…

On finit en beauté par le corner « Bakery ». Les murs ont été recouverts de ce carrelage blanc en relief si caractéristique. Ils ont probablement lu quelque part que ça faisait Brooklyn, mais je ne peux pas m’empêcher d’y voir les murs du métro Gare du Nord. À quel moment s’est-on dit que pour se sentir bien il fallait reproduire dans une boulangerie la décoration du métro ? Je n’en sais rien et je ne veux pas le savoir. Dans le coin café qui prend un quart de la nouvelle disposition du magasin, on a placé quelques livres abimés sur une étagère flambant neuve. Sur les murs, des slogans reprennent les mantras contemporains : « Des fruits et des légumes de saison », « « Mangeons mieux », « Respect des producteurs et de la planète ». Sont disposés sur une étagère en face, à équidistance les uns des autres : une cagette de bois, une balance à aliments, une jarre de pâtes, un bocal avec une guirlande lumineuse. Sur une bibliothèque : de mini cactus. Faire ses courses ici doit être « une expérience » et c’est réussi. Je suis en train de faire les courses et je me sens vivant ; mieux : important.

Je retrouve finalement Marouane muté au rayon « Pâtisserie ». Il tente de me choper un cookie chocolat blanc dans le fond d’un bocal sans s’y coincer la main. Il finit par y arriver et sort ses doigts cabossés : « Ils ont pas été fute fute sur ce coup-là » me glisse-t-il. Cet incident est bien le seul bémol à retenir de ce re-opening. Juste avant de partir, je lui dis finalement « Alors, vous êtes revenu ? ». Il me répond que ouais, il a repris les études et du coup il est passé en temps partiel ici. Avant que je m’en aille, il rajoute « Faut bien payer le loyer… ». On se dit au revoir et je quitte ce temple néo-bobo de la consommation de quartier, des étoiles plein les yeux. Alors, par curiosité, je sors le ticket de caisse de mon sac en papier pour avoir une idée du prix de cette nouvelle expérience : 79 €. C’est la douche froide. Je n’ai jamais atteint un tel montant pour des courses hebdomadaires. « Faut bien payer le loyer » disait Marouane ? Payer le loyer ou aller chez Carrefour City, il faudra désormais choisir.

2 comments

  1. Bien vu !

    Et très significatif de l’évolution de notre société, qui relègue les classes moyennes et populaires de plus en plus loin des grandes villes, je crois.

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