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Carpe Diem

Carpe Diem Posted on February 15, 2019Leave a comment

Deux petits jeunes partageaient un joint au sommet d’une colline. C’était le soir, ils venaient d’avoir dîné chacun de leur côté et ils s’étaient retrouvés à vélo pour aller fumer un peu afin de profiter des premiers jours de l’été. Le premier était grand et massif, il consommait les trois quarts du pétard qu’ils se passaient. L’autre était petit, chétif, et trop perdu dans ses pensées pour faire attention à la cigarette qui se réduisait à vue d’œil.

« Y a un truc qui va pas ? demanda celui qui aurait pu être rugbyman.
– Non… rien. Ma mère m’a encore fait chier à propos de ma carrière.
– La relou !
– Je te jure. Ils arrivent pas à se mettre dans la tête que je veux pas forcément reprendre l’agence du daron… Ils comprennent pas.
– Je te cache pas que moi non plus, je comprends pas toujours.
– Je sais… mais putain. Rester là, faire mes petites études et travailler dans les assurances toute ma vie, rien que d’y penser ça me rend malade !
– T’es con, ça rapporte pas mal… Regarde ton père !
– Ouais mais putain, y aurait tellement d’autres trucs à faire !
– Comme quoi ?
– Mais je sais pas ! » s’agaça le futur assureur.
Tous les deux se turent. Le corpulent s’était allongé sur le dos, redressé sur ses coudes, et regardait dans le vide. Le petit rêveur était resté en tailleur, tracassé. Il dit alors « Tu veux que je te raconte un truc ? ». Sans attendre la réponse, il se mit alors à narrer, prenant des airs de conteur, une histoire qui tournait dans le village et les villages alentours.

« C’est l’histoire d’un type qui s’appelait John et qui discutait avec son pote, exactement comme toi et moi. L’histoire ne dit pas comment ils en sont arrivés là mais bref, à un moment ils se sont mis à parler de la mort. Ils parlaient de la mort, du fait qu’ils n’avaient qu’une vie… ils se faisaient flipper à se dire que chaque année qui passait les rapprochait de la fin et qu’après ça, ils ne vivraient plus jamais. Ça leur filait le vertige de s’imaginer prisonniers dans le néant pour l’éternité, sans pouvoir parler ni toucher les autres, les vivants restés sur Terre. Ça leur coupait les pattes de se dire qu’il n’y aurait pas de deuxième essai, de retour à la case départ, de nouvelle vie comme dans un jeu vidéo. C’était fini pour toujours ».

Le soleil baissait, un groupe d’oiseaux passa devant le duo de garçons, une petite brise vint caresser les reins découverts du jeune au physique d’armoire à glace. Intrigué, presque inquiet face à l’agitation de la nature vivante et au thème de l’histoire, il se tourna vers son frêle ami et écouta religieusement la suite. Le conteur était déjà plongé dans la vie de John, se considérant presque comme un des personnages.

« John avait dit à son pote : “En fait à cause des jeux vidéo, de la télé, des films, des Smartphones, on a fini par croire que notre propre vie n’était pas réelle et qu’on pourrait la manier, la dédoubler à l’envi, la faire recommencer comme si elle était fausse”. “Ouais” répondit l’autre, laconique. “Alors qu’on est mortels. Comme des merdes. On va tous claquer et on pourra jamais revenir”. La discussion se poursuivait, son pote avait de plus en plus de mal à le suivre mais John commençait vraiment à flipper. Il avait le vertige, les jambes toutes molles, il ne voulait pas mourir, pas être si mortel. Il finit par laisser son pote parce qu’il devait rentrer dîner chez sa mère. Le soir il eut beaucoup de mal à s’endormir. Il se tournait et se retournait dans sa couette en se demandant comment faire pour retenir le temps et ne plus le laisser filer comme du sable. Il finit par se dire que cette expression Vis chaque jour comme si c’était le dernier était un trésor, une vérité absolue à côté de laquelle tout le monde passait, à tort. “Bien sûr, se dit-il, il faut vivre chaque jour comme s’il n’y en avait pas d’autres derrière !”. Non pas parce qu’il n’y en avait en effet pas d’autres – John n’était pas naïf à ce point – mais parce qu’après la succession de ces jours, il n’y aurait pas d’autre vie. La vie n’était rien d’autre qu’un dernier jour. Sa vie n’était qu’un cerveau dont il utilisait à peine 10 % des capacités. Il y avait tellement de choses à faire, de gens à rencontrer, d’endroits à voir, de situations dans lesquelles se retrouver. Il fallait tout expérimenter, tout dire, tout tenter, tout voir. À commencer par son vieux rêve : partir surfer aux Philippines. Il s’en convainquait maintenant : il allait partir là-bas pour une durée indéterminée puis quand il serait lassé, il bougerait, irait voir ailleurs, rencontrer d’autres gens, vivre une autre vie encore. Ce soir-là, quand John s’endormit, sa décision était prise : dès le lendemain, il partirait ».

Il vécut à Siargao, une île philippine, pendant six mois. Il bossait pour Jake, un Canadien d’origine amérindienne arrivé là dix ans plus tôt et qui tenait un surf shop. Il passait ses journées à surfer, parler de surf, conseiller les surfeurs au magasin. Il eut plusieurs relations. D’abord Amia, une jeune à la peau brune qui bossait dans un hôtel pour surfeurs et yogis. Puis ce fut le tour de la blonde Jenny, une Néo-Zélandaise qui passait six mois de l’année aux Philippines. Et puis d’autres encore. Des touristes de passage, des surfeuses installées comme lui pour une période indéterminée. En peu de temps il connut tous les spots de glisse de l’île et voulut voir plus loin.

À Siargao, les surfeurs les plus chevronnés gardaient un secret entre eux : un spot de surf magique situé au sud du pays. Ce spot, le Spot, seuls une vingtaine de surfeurs aguerris s’en refilaient le plan depuis les premières générations de hippies débarquées là plusieurs décennies plus tôt. Au bout de six mois, alors que John et Jake fumaient des joints sur la petite terrasse de leur shop, Jake finit par lui dire « Tu sais quoi ? T’es mûr ». « Mûr pour quoi ? » demanda John. « Mûr pour le Spot » répondit le patron. John ne voulait pas le croire. Il avait vaguement entendu les gens en parler pendant les soirées, mais il n’avait jamais su si on se foutait de lui ou si on était sincère quand on mentionnait le Spot. « Attends, y en a vraiment un ? » s’enthousiasma le vendeur. « Bien sûr que y en un ! » lui assura son boss. « On part en virée demain, t’as le droit d’en être ». « Y a une virée demain ? » s’excita John. Les virées, c’était ces séjours que faisaient les surfeurs initiés vers le Spot pour plusieurs jours, selon la légende locale. « Puisque je te le dis ! Allez, arrête de faire le ravi de la crèche et va dormir. Le voyage va être long ».

Le lendemain, John retrouva Jake au magasin. Ils chargèrent leur planche et partirent en moto jusqu’au port, où ils prirent un ferry pour une île voisine. Là-bas, ils retrouvèrent quatre amis de Jake débarqués la veille. Ils montèrent encombrés de leur planche sur un vol domestique direction le sud du pays. Une fois là-bas, ils retrouvèrent quatre autres surfeurs fraîchement revenus d’Australie. L’un des leurs lança à la cantonade « Alors, c’est lui le nouveau ? », puis il dit directement à John « T’en as de la chance d’avoir été adoubé si vite ! ». Le petit groupe de dix loua des motos et ils roulèrent harnachés sur les routes pendant un certain temps, puis prirent un virage sur un chemin de poussière et progressèrent dans la jungle pendant une heure encore. Ils débouchèrent enfin sur une barrière de stationnement gardée par un type grincheux, sandales aux pieds, qui fumait dans une sorte de guérite. L’un des surfeurs descendit de moto et donna une liasse de billets au garde amateur. Celui-ci sortit alors de sa cahute et leva la barrière. Les motos passèrent au ralenti puis accélérèrent sur l’allée de terre. Ils aboutirent à un petit village de pêcheurs et s’installèrent dans l’une des baraques les plus proches de l’eau, à moitié sur pilotis. Sur place, les surfeurs connaissaient tout le monde. Ils passèrent la soirée à boire et fumer avec les locaux, puis se couchèrent en pensant au lendemain.

Il faisait à peine jour quand Jake réveilla John. « C’est le grand jour ! » dit-il en jubilant. Vingt minutes plus tard, le petit groupe était réparti sur trois pirogues à balancier multicolores où les planches étaient posées en perpendiculaire. Les pêcheurs employés pour l’occasion mettaient les gaz et la bande s’excitait toute seule, poussant de petits cris d’animaux ou d’aliénés qui s’évaporaient dans le vent à peine apparus. John frissonnait, transporté par la vitesse et la respiration de la mer. Il aperçut alors au loin une sorte d’embouchure de rivière gênée par deux îles vertes en forme de fraises, deux grosses émeraudes posées sur l’eau. Entre le duo d’îles et la rivière, des successions de rouleaux apparaissaient, gonflaient et allaient mourir entre les rives du cours d’eau. Les pirogues s’immobilisèrent, tout le monde sauta à l’eau, certains en hurlant des « Yiiihaaa !!! » dignes de cow-boys de la glisse. John suivit le groupe et finit par prendre sa première vague. Il avait l’impression de flotter sur l’eau, trouvait en lui des sensations jamais vécues jusqu’ici.

Plus tard, après quelques autres vagues de prises, il se reposait à cheval sur sa planche, observant le paysage. L’eau était chaude, les deux ilets verts brillaient comme des flammes de plantes, la courbe des vagues aurait rendu n’importe quelle fille jalouse. John pensa alors à sa vie depuis qu’il avait atterri en Asie du Sud-Est, son job au magasin, ses planches, Amia, Jenny, les autres, les soirées autour du feu, les barbecues sur Daku Island, l’herbe tous les soirs, les après-midis pluvieuses à regarder la boxe sur la terrasse bondée du Laida’s Café. Le temps passait, il ne s’en effrayait plus. Il n’avait pas réussi à le retenir mais à accepter qu’il s’en aille. Il avait tellement bien fait de partir, de vivre sa vie en étant bien conscient qu’il n’en avait qu’une seule. « Carpe diem », il n’y avait que ça de vrai.

Le fils de l’assureur venait d’interrompre son récit. Son pote de fumette l’interrogea du regard et lui dit :
« Et alors, c’est tout ? C’est ça la morale de l’histoire ? On devrait tous tout plaquer pour aller surfer aux Philippines ? Je sais à peine nager ! »
– J’ai pas fini… reprit le conteur improvisé. C’est plus compliqué que ça. »

Il raconta alors la fin de son histoire.
« Ce jour-là, les surfeurs ne sont pas revenus. Le lendemain, les villageois ont trouvé leurs dix corps troués de balles pris dans les filets de bateaux rangés dans un renfoncement du petit port de pêche. Des miliciens islamistes avaient débarqué en plein milieu de leur session et avaient tiré sur tout le monde à la kalachnikov. Le courant avait mis une journée à pousser les corps jusqu’à la rive. L’île où se trouvait le Spot était en fait contrôlée par des islamistes, et tout le coin était à dominante musulmane. C’était une région mal contrôlée par l’État philippin et fortement déconseillée par le ministère des Affaires étrangères de tous les pays sensés. Mais ces surfeurs étaient dans leur bulle, ils n’étaient au courant de rien. Peut-être même que certains l’étaient. Mais leur amour du surf et leur quête de la sensation pure avaient été plus forts. Le corps de John a fini par être rapatrié au bout de quinze jours et sa mère l’a enterré dans leur village natal sur la Côte basque. Selon la légende, elle a pleuré des années avant de s’en remettre ».

L’histoire finie, le gros fumeur exulta : « Tu vois ! ». Il avait raison depuis le début ! C’était bien beau de vouloir vivre chaque jour comme si c’était le dernier, mais le hic, c’était que chaque jour n’était pas le dernier. « Si tu vis vraiment chaque jour comme ça, tu finis par faire des conneries irréversibles, et le lendemain, tu te réveilles comme un con ! En fait le jour d’hier était pas le dernier et tu peux plus revenir en arrière ». ll redressera son corps énorme et tira une taffe, puis souffla en direction du ciel orange. Il reprit : « Ton John là, il aurait mieux fait de rester à sa place, et il serait encore vivant ! Si dès le départ il avait su comment ça se finirait, il serait jamais parti ! ». Pendant que son acolyte pérorait, le rêveur fluet n’avait cessé de regarder l’enchaînement des collines devant lui qui gonflaient dans le soleil couchant. Il conclut alors : « Ou bien il serait parti quand même ».

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