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Bulles de bonheur

Bulles de bonheur Posted on November 4, 2019Leave a comment

   Quand ma mère a été hospitalisée à Mignot, j’ai décidé de dormir chez elle de temps en temps, pour être plus proche de l’hôpital. Parfois, Manon me rejoignait. Le matin, après l’avoir conduite à la gare, je rentrais chez ma mère, je me faisais un café à la machine Nespresso, et j’allumais Polar +. Ils diffusaient à la suite trois épisodes de Nestor Burma.

À moins d’un kilomètre, ma mère se débattait avec une chimiothérapie d’induction, peut-être la plus violente des cinq, et je venais de prendre la nouvelle de sa maladie comme un immeuble sur la tête, pourtant devant la série télévisée, j’étais bien. Je peux l’affirmer aujourd’hui : c’étaient de bons moments. Je développe depuis quelques temps une théorie : celle des bulles de bonheur. Ça m’est tombé dessus un soir que je repensais à nos vacances en Italie. Malgré mes plaintes répétées sur la chaleur et les marches à monter, j’avais été fondamentalement heureux. C’était paradoxal, parce que ma mère était à l’hôpital. Mais manifestement, l’un n’empêchait pas l’autre. Est-ce que c’était une trahison ? Je n’en sais rien. Mais j’ai découvert ce jour-là qu’on peut tout à fait être heureux dans le malheur, et surtout, que le bonheur ne s’atteint que si on y prête attention dès qu’il se manifeste. Depuis des années, je naviguais en direction d’une sorte de citadelle de bonheur, à construire, à gravir. Mais le bonheur absolu et éternel n’existe pas. À tout moment, dans la vie la plus heureuse du monde, la maladie peut débarquer. Ou une voiture quand on traverse. Ou des terroristes quand on va à un concert. Tous les jours, tout le temps, ces éventualités fusent dans le ciel, nous frôlent parfois, rarement nous touchent. Mais la probabilité de leur impact m’apprend qu’il est vain d’espérer se mettre à l’abri du malheur, de la tristesse. Il fallait prendre le problème à l’envers : le bonheur peut arriver à tout moment. Quand on ne s’y attend pas, pour des trucs insignifiants. Le moindre verre pris avec sa meuf est du bonheur. Ce n’est pas un morceau de bonheur, c’est le bonheur, en personne. J’ai entendu ces mots à la radio qui m’ont fait penser à ma petite théorie :

« Le bonheur s’atteint et se procure par des choses qui sont gratuites ; de petites choses, minuscules, auxquelles d’ordinaire on ne fait pas attention, et qui, si on y fait attention, composent le bonheur (…) : goûter le plaisir de voir passer une averse, le bruit d’un vent particulier dans les arbres, une fleur qu’on aura respirée, un oiseau qui aura tapé à la fenêtre et aura chanté, une visite de quelqu’un qui vous aura intéressé par sa conversation, tout (…), tout ça fait partie du bonheur ». (Giono)

Le bonheur était là depuis le début, il s’agissait juste de le voir et de profiter. Ma copine qui m’appelle et me dit qu’elle est repartie bredouille de la Fnac parce qu’ils n’ont plus le livre qu’elle voulait, c’est du bonheur. Parce qu’elle est jeune, en bonne santé, pleine de vie, en plein milieu de la vie, en train de vivre ce quotidien qui nous fera de bons souvenirs.

Ma réflexion est encore en cours. Mais je sais depuis ces matins où je regardais Nestor Burma, que le bonheur est toujours possible ; c’est juste qu’il n’a pas toujours la forme qu’on croit. Avant, quand tout n’allait pas bien, alors tout allait mal. C’est différent : beaucoup de choses vont mal, elles n’empêchent pas d’autres choses d’aller bien.

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