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Bernard

Bernard Posted on January 7, 2019Leave a comment

Un jour, Bernard a quitté Roubaix. Il avait enfin réussi à vendre sa maison. Il avait déjà fait plusieurs trajets pour transporter ses meubles les plus chers jusqu’à Rennes. C’était son dernier voyage. Il a refermé le hayon du Ducato et s’est engagé vers Tourcoing, sans se retourner. Bernard quittait la ville où il avait toujours vécu. Mais il n’avait pas le choix : il ne pouvait plus vivre à Roubaix, il y avait beaucoup trop d’arabes. Cela faisait longtemps qu’il se montait la tête, et la mort de Solange l’année précédente n’avait rien arrangé. Il s’était encore plus renfermé sur lui-même. Il avait fini par ne même plus sortir. Les gamins de son quartier le surnommaient le « Grizzly ». Retranché chez lui, il ne regardait plus la vieille télé napperonnée comme il le faisait après le déjeuner avec sa femme. Il consultait désormais des sites sur Internet, regardait des vidéos sur YouTube, achetait des livres qu’on ne trouve pas en librairie. Grâce à ces nouvelles sources d’information, tout était devenu plus clair : on était envahis. Il fallait s’installer à un endroit qui serait épargné encore longtemps, au moins jusqu’à ce qu’il meure. Il avait alors opté pour les contrées païennes de la Bretagne. Il n’y était jamais allé, c’était pour lui une terre étrangère, mais il se forçait quand même à réaliser cet exil. Petit à petit, il avait dit adieu à la France de ses rêves. Il se déracinait, mais avait-il le choix ? Dans son pavillon où ils avaient élevé Christian, leur fils chéri, il se sentait désormais encerclé, physiquement menacé. La civilisation s’écroulait et il fallait se mettre à l’abri. Son vingt mètres cubes loué chez Ada transhumait sur l’A29 et l’ancien conducteur d’engins quittait physiquement la vie dont il avait depuis longtemps fait le deuil.

Mais à Rennes, deux années suffirent à Bernard pour qu’il soit rattrapé par ses démons, par sa paranoïa. Un jour, le retraité rentra chez lui dépité. Après ce qu’il venait de se passer, il savait qu’il s’obligerait à partir encore. Le fait que sa boulangère soit maghrébine lui avait mis la puce à l’oreille. Dans sa tête, Rennes était la ville des galettes, du cidre et des joueurs de biniou, pas des loukoums, du thé à la menthe et des charmeurs de serpents. Ce n’était pas dans l’ordre des choses. Et puis la baguette, c’était le symbole de la France. Qu’une boulangère devienne arabe, c’était le début de la fin. Et ça n’a pas loupé. Ce matin-là, Bernard faisait la queue pour acheter son habituel bâtard et une baguette. Alors que c’était enfin à lui, un homme est entré. Il a doublé tout le monde, a lancé un « Salam ! » amical à la commerçante qui lui a répondu « Salam ! ». Bernard a grogné plus ou moins discrètement. Mais ça n’a pas suffi. Mielleux, l’inconnu a demandé une baguette à la boulangère. Non seulement celle-ci s’est exécutée et l’a servi, mais en plus, alors que le malpoli sortait sa monnaie, elle lui a dit « C’est pour moi ! ». Et l’homme est reparti en remerciant comme si de rien n’était.

Entre Bernard et les boulangeries arabes, c’était une longue histoire. À Roubaix, c’est à cause de ça qu’il s’était radicalisé et était allé chercher sur Internet les théories qu’il voulait trouver. Dans sa ville de toujours, non seulement les boulangères étaient maintenant arabes, mais certaines étaient même voilées, et le retraité ne l’acceptait pas. Il s’était renseigné, il avait été ébahi de découvrir qu’elles avaient le droit. C’était désormais officiel : il n’était plus chez lui. Sa ville de cœur avait trop changé. Cette histoire de boulangère voilée lui fit poser un œil nouveau sur son quartier. Quand il se baladait sur son vieux vélo de course, il ne voyait plus que ça : les brasseries avaient été remplacées par des bars à chicha. Aux terrasses des cafés, les petits vieux à bérets qui ne branlaient rien étaient maintenant des beurs à la barbe plus ou moins longue. Dans la tête de Bernard, ça faisait toute la différence. Même au supermarché il se sentait étranger. Quelques semaines avant son départ, Bernard avait bien remarqué la blanche massive repasser derrière les caisses avec son hidjab. Elle n’était plus en service, mais quand même ! Et puis c’était aussi la rôtisserie et la boucherie, toutes deux devenues halal…

Bernard était seul. Il ne pouvait plus affronter cette transfiguration sans Solange, sans son fils Christian. À la médiathèque, il photocopiait des coupures de L’Équipe relatant les exploits cyclistes de quand il était jeune. Il avait peur de se faire agresser un jour qu’il rentrerait tard. Et voilà que la peste le rattrapait à Rennes. Il se sentait poursuivi par les vendeuses de pain arabes. Ne passant pas en priorité à la boulangerie, il avait désormais l’impression définitive d’être un citoyen de seconde zone. Le soir de l’incident, quand il s’endormit, sa décision était prise : il faudrait déménager encore.

Alors, l’ancien employé de chez Suez partit toujours plus à l’ouest, à Vannes. Cette fois, il n’acheta pas. Il payait un petit loyer rue du Docteur Letoux. Il gardait sur un compte le fruit de la vente de son appartement rennais ; pour le grand soir, le grand jour où il aurait besoin de son argent pour combattre, financer la résistance ou quelque chose comme ça. Mais se réfugier à Vannes ne suffit pas.

C’était un matin. Bernard n’était Morbihannais que depuis six mois. Il attendait comme tous les jours que Ronan, son facteur, sonne, lui distribue son courrier et discute avec lui cinq minutes. Il passait toujours à 10h05 et il était 10h40. Le nordiste inquiet finit par descendre dans le hall de l’immeuble et se retrouva nez à nez avec un petit arabe, l’air bonhomme, mais dont la simple barbe souple lui fit l’effet d’une agression. « Ronan n’est pas là ? » demanda le Grizzly, hargneux. La nouvelle recrue lui expliqua alors la situation en deux mots : le service du quartier était réorganisé, Ronan avait été affecté à un autre secteur, de l’autre côté de la Marle. D’un coup, le ciel de Bernard s’assombrit encore.

Le retraité ne rumina pas longtemps. Un postier arabe, ici, à Vannes ! Mais jusqu’où est-ce qu’ils le poursuivraient ? Il fallait se rendre à l’évidence : l’invasion avançait plus vite que lui. Il continua de réfléchir. Il allait falloir prendre une décision drastique ; face à cette marée montante, se mettre au sec pour de bon. Dans la vie de Bernard, une source de chaleur disparaissait. Il n’en restait plus beaucoup. La télé, le vélo sur la Rabine à contempler la Marle immobile, le souvenir de Christian. Sauf qu’il lui était impossible de repenser à son fils sans penser à la femme qu’il avait dénichée : Lahna. Une Marocaine, une Berbère, enfin il n’avait jamais vraiment su. Ils habitaient à Lille, rue de la Grande Chaussée. Impossible de faire plus rupin ! Pour qui s’était prise cette fille d’immigrée ? Sans parler de son boulot de snobinarde au Furet du Nord. Entrée chef de rayon, elle était devenue en quelques années seulement responsable de la communication du groupe. Allez savoir comment ! Pourquoi lui avait-elle pris son fils ? Pourquoi avait-il tant changé à son contact ? Alors, quand le drame était survenu, l’ancien conducteur d’engins avait utilisé ce prétexte pour couper les ponts avec sa belle-fille. Tout au plus, il toléra jusqu’à la mort de Solange la présence de ses petits-enfants, une fois l’an, pour les vacances de Pâques. De toute manière, éduqués par cette prétentieuse, ils étaient devenus des petits bourges.

Bernard se connaissait. Il ne supporterait pas longtemps l’absence de son ami facteur. Il n’accepterait pas de recevoir son courrier trente-cinq minutes en retard et pas directement à sa porte. Il allait falloir déguerpir encore. Le postier déporté avait pour habitude d’aller en vacances à Arzano, encore plus à l’ouest. C’était bien Arzano. On ne pouvait pas faire plus loin. Bernard y serait sûrement très bien. Alors il y déménagea.

L’ancien homme de chantier vivait à Arzano depuis trois mois. Il allait beaucoup mieux. Lui qui n’avait jamais eu la bougeotte avait enfin mis un terme à son exil. Il s’était inscrit à l’Union cycliste quimperloise où il faisait du bénévolat. Il s’était fait plein d’amis au café d’en bas. Encore étranger douze mois auparavant, il connaissait désormais la ville comme sa poche. Mais un jour, son nouveau monde s’effondra à nouveau.

Il avait bien lu dans les journaux qu’ils seraient dispatchés partout sur le territoire. Mais il ne se sentait pas concerné. Personne ne connaissait Arzano. Pourtant, un jour, au détour d’une rue par laquelle il ne passait jamais, l’actualité le rattrapa, réactivant sa peur. L’ancienne gendarmerie avait été rénovée, le bâtiment sublime retrouvait sa splendeur d’antan. Mais en se renseignant au café, Bernard apprit que l’ancien édifice militaire était maintenant un foyer pour migrants. Des migrants ? Pour eux, un bâtiment entièrement refait ? Et pour les pauvres là depuis des lustres, ceux qui dormaient dans des voitures, rien ? Il suffisait juste de venir illégalement pour obtenir un toit tout neuf et de la nourriture gratuite ? Il n’y avait plus de hiérarchie, de priorité ! Ils étaient plus égaux que les autres ! Au comptoir, devant les objections que lui adressaient les petits vieux, le retraité se défendit, prenant l’exemple de sa bru. Lahna qu’elle s’appelait ! leur dit-il. Il était persuadé qu’elle avait trouvé son job en or au Furet grâce à ses origines ! Dans ce genre de grands groupes, surtout dans la culture, il valait mieux être immigré que Français de souche ! Il l’avait toujours su et ce centre pour migrants flambant neuf venait lui confirmer !

Il aurait préféré ne jamais voir cette réalité, ne jamais rencontrer cette Lahna qui avait apporté le malheur dans sa vie. Tout le mal qu’il avait subi avait été causé par elle. Quand on lui demanda ce qu’elle avait bien pu faire, Bernard remit pour la première fois depuis longtemps des mots sur cette plaie enfouie. Il n’abordait plus le sujet qu’avec Solange lors de leurs après-midis devant la télévision. Un jour, alors que Lahna et Christian étaient en vacances au Belize, ils avaient pris l’hélicoptère pour aller visiter un lagon plus bleu que les autres. L’engin s’était crashé, seule Lahna en avait réchappé. « Comme par hasard ! » vitupéra-t-il dans le troquet tranquille. Dans la tête de l’ancien conducteur de chantier, cette tragédie était un coup de poignard du destin. Dès la mort de son fils, Bernard eut besoin de diriger sa haine contre quelqu’un : ce fut sa belle-fille dont il s’était toujours méfié. Elle était coupable de tout, coupable de s’en être sortie, coupable de les avoir emmenés si loin ! Elle lui avait pris son fils, sa seule réussite. Elle l’avait mené droit à la mort ! Depuis, il avait détesté cette Berbère venue bousculer l’ordre des choses. Elle restait la preuve qu’il ne fallait pas se mélanger. Ça créait trop de malheurs.

Ce soir-là, Bernard laissa ses compagnons embarrassés et rentra maussade dans son logis de la banlieue quimperloise. Des migrants si loin de Paris, si profond dans le Finistère, c’était le coup de grâce. Était-il seulement possible de ne plus avoir affaire à ces gens ? De ne plus les croiser ? Il voulait ne plus faire partie de l’histoire de ce pays, ne plus subir ce qui se décidait en haut lieu, leurs décisions économiques, humanitaires, politiques. Il chercha alors longuement une parade pour mettre un terme définitif à sa fuite en avant. Il trouva.

Il était midi. Bernard avait pris le petit-déjeuner sur sa nouvelle terrasse en regardant la mer. Il se sentait bien. Il s’était installé dans cette maison chaulée achetée quinze jours auparavant avec l’argent de l’appartement rennais. Il se sentait prêt à refaire une dernière fois sa vie avant de mourir tranquille. Il faisait 25°, on était en décembre. Il mettait un terme à une migration de deux ans et neuf mois. Ici, tout était différent. Il n’y avait aucune ombre au tableau. Les gens étaient polis, éduqués, gentils. Jamais ses poursuivants ne viendraient le débusquer. Il ferma la porte blanche de sa nouvelle propriété, grimpa dans sa Clio et roula en direction de l’hôtel où il prenait un verre puis déjeunait de temps en temps. Le Grizzly avait retrouvé le goût de la promenade. Depuis qu’il était là, le souvenir de Christian n’était plus une douleur. Quel poids en moins c’était… Il se sentait enfin libéré. Les jours qui passaient le rapprochaient de la fin, mais il ne s’est jamais senti aussi léger. Il n’y avait plus de Lahna, plus d’étrangers, plus d’invasion, il avait définitivement tourné la page.

À l’hôtel, il s’installa sur l’un des matelas qui bordaient la piscine. Un serveur s’approcha et le retraité lui demanda sa boisson habituelle en faisant un clin d’œil. Il s’étendit sur son transat et regarda les barres horizontales des vagues devant lui, par-delà la piscine. Quand le garçon revint avec son breuvage, Bernard s’était assoupi. L’entrechoquement du verre et du métal le réveilla. Il vit s’étirer, fendant la lumière, un long filet de liquide fumant qui clapota dans le petit verre peint en or.
« Voilà Monsieur.
⎯ Choukran, répondit Bernard, encore ensommeillé.
⎯ Votre arabe s’améliore ! complimenta l’employé de l’hôtel.
⎯ À peine ! répondit Bernard, modeste.
⎯ Faites attention, vous allez finir par devenir un vrai Marocain ! prévint le serveur.
⎯ Ce serait un honneur » conclut le retraité.
Le serveur prit le plateau, sourit et salua une nouvelle fois. Bernard souriait béatement. Il se releva sur son transat pour mieux déguster la boisson sucrée. Il était comme un poisson dans l’eau.

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