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Au parc de Versailles

Au parc de Versailles Posted on April 29, 20182 Comments

On peut devenir fou du parc de Versailles. Il est si grand. Pourtant ceint, surveillé ; encore plus aujourd’hui qu’avant. Mais il est si grand. Pas besoin de payer (d’ailleurs, on y croise deux ouvriers sur un banc en bordure de l’Étoile royale, un vagabond contre un arbre entre la forêt et le Petit Trianon), il suffit d’y aller, et de s’y perdre. Je pense qu’on peut vraiment s’y perdre. Pas longtemps, mais c’est quand même la preuve de son immensité. Pourtant, le parc actuel ne fait que 10 % de l’ancien domaine de chasse du Roi, qui s’étendait jusqu’à Montigny-le-Bretonneux au sud-ouest, Marly au nord. Aussi, on s’égare dans un enclos, on s’oublie dans un jardin. On est dans une sorte de Paradou. Ici, en plus de la violence rangée des paysages, des lignes si droites que c’est l’œil qui renonce à en voir le bout, de la végétation inextricable dès les premiers mètres à l’écart d’une allée parfaitement délimitée, on est en permanence accompagné de près ou de loin par le murmure de l’Histoire. Et pas n’importe laquelle : la plus grande de France. Quand j’avance et que mon esprit vagabonde, je ne peux m’empêcher à chaque endroit que je reconnais, de m’imaginer au même endroit plusieurs siècles plus tôt. Que s’est-il passé si loin du château, aux XVIIe et XVIIIe siècles ? Que s’est-il passé à l’extrémité nord de l’allée de Maintenon, qui est tellement éloignée qu’elle n’est même plus dans l’enceinte du parc, mais fait partie de l’actuelle Ferme de Gally ? On y voit une porte de pierres blanches, deux tourelles. Des gardes y étaient-ils en poste ? Et quels courtisans ont-il dû arriver, ou partir par là dans l’urgence, et fuyant quoi ? Et le Roi, est-il déjà passé par cette porte en rentrant de la chasse ? Et y avait-il une porte ? Et combien d’hectares de son parc le Roi n’a-t-il jamais foulé ?

Alors que je ne faisais jusqu’ici qu’une balade de routine, quelque chose de civilisé, de marqué et de chronométré, tout d’un coup, je me rends compte que le temps s’est dilaté. Je ne me soucie plus de l’heure qu’il est, ni de la direction à prendre. Tout ça vient de voler en éclats. Soudain, l’important n’est plus que d’explorer, de trouver l’allée la moins fréquentée, la plus ombragée, et de scruter les abords du chemin. Là où la vraie forêt commence. J’essaie de distinguer quelque chose entre les branches, sans y parvenir. Jusqu’où la végétation s’enfonce-t-elle ? Cache-t-elle une cabane de clochard, comme dans la forêt de Saint-Germain en Laye, près de la piscine olympique, dans les années 1990 ? Probablement pas, car la forêt de Versailles est murée. J’ai été happé mentalement. Je veux m’enfoncer au plus loin dans cette forêt, aller le plus loin possible des portes d’entrée du parc. Je fuis probablement quelque chose, « les problèmes », « la ville ». J’ai besoin de silence, et ce silence est en train de m’ensorceler. Tout d’un coup l’important pour moi n’est plus à l’extérieur. Seul compte cet hérissement de hêtres inondé d’orties, et ce qu’il peut renfermer. Je redéfinis mon mode de pensée, je me fiche de perdre des minutes, de revenir avant, ou après l’heure du déjeuner. J’avais des trucs à faire, ils sont de l’histoire ancienne. Je réserve entièrement cette journée à la forêt. Seule la lassitude de mes pas arpentant le sol herbeux sonnera le glas de ma promenade. Il n’y a plus rien qui m’attend au dehors.

J’avance sur un chemin rempli d’herbe. Seul un sillon de terre de l’étroitesse d’une roue de vélo fend le gazon sauvage. Je marche sur un tapis de verdure moucheté de soleil, progresse sur un damier végétal, vert fluo contre vert ténébreux. L’ombre et la lumière dansent sur le sol, au gré d’une inclinaison de terrain, d’un coup de vent, d’une broussaille plus haute que les autres. Ornières antiques, boutons d’or, moquette d’herbe constituent le terrain que je foule. J’aperçois sur la droite une trouée dans les arbres, où je distingue de loin en loin de petits ponts de pierre parfaitement voûtés qui enjambent un ruisseau. C’est le ru de Gally. Il naît à quelques dizaines de mètres de là, dans un angle de forêt à deux pas du Grand Canal, et rejoint la Seine à Épône. Je veux voir ça de plus près. Je marche dans les herbes hautes ornées de feuilles d’orties, et je longe sur quelques mètres ce minuscule canal. Surpris par ma présence, deux col-vert s’envolent soudain en battant l’eau de leurs ailes, puis l’air, et s’enfuient dans l’allée. Ils rejoignent le Grand Canal. Quel est le dernier être humain à être venu ici ? De l’autre côté du cours d’eau, les feuillages sont trop hauts pour qu’on puisse y marcher. Plus personne n’a franchi ces ponts depuis longtemps. Quand les derniers le firent-ils ? On est si loin du château. Des siècles auparavant, quelques courtisans se sont-ils aventurés jusqu’ici après une nuit de murge au château ? Je photographie cette allée de petits ponts cachée sous les arbres à la limite du parc, là où personne ne vient jamais, comme pour pouvoir dire un jour qu’ils existent bien, et que je n’ai pas rêvé.

Plus loin, alors que j’ai marché en ligne droite sur plusieurs centaines de mètres, je croise un couple de cyclistes. Par politesse, je les salue, me disant que ne pas le faire serait impoli. Ils me répondent l’un après l’autre avec la même défiance, sans s’être concertés. C’est probablement ça le vrai amour : avoir peur des mêmes choses. Être le même genre de connards. Je continue d’avancer dans le vide vert. Derrière moi, l’allée s’est agrandie, je n’en vois plus le bout. Mais devant moi l’allée s’enfonce encore. Ça s’assombrit, ça se tait. C’est alors que je ressens vraiment ce que c’est que de progresser à pied sur la terre. J’ai beau avancer sans m’arrêter, je ne réalise aucune progression. Je suis une fourmi dans un jardin de banlieue. Alors, subrepticement, au bout de mes orteils, à peine, et de mes doigts qui se balancent dans l’air refroidi par l’ombre forestière, je ressens ce début de vertige, d’abandon, celui qu’on éprouve quand on se perd vraiment dans un endroit ; cette ivresse, cette semi inquiétude face à l’infinité des choses. En entrant sous la voûte émeraude, le temps s’est déformé. Maintenant il se referme sur moi. Au fond pourtant, les distances ne sont pas si grandes : l’allée de la Ceinture et celle du Rendez-vous font chacune 1,5km de long. Mais ce qui m’interpelle, c’est leur parfaite rectitude. Pas de lacets, de circonvolutions : la distance à parcourir est allongée devant les yeux. Dieu (le Roi) a sorti son mètre, étiré les distances, il a fait de la place.

Je me retrouve à marcher le long d’un chemin, sans personne à l’horizon. J’ai l’impression d’être perdu dans la campagne la plus éloignée de France, alors que je suis à vingt bornes de Paris. Je suis bel et bien tout seul, pas un humain pour me déranger. J’ai le droit de faire ce que je veux, sans qu’on me regarde bizarrement. Ce seuil que je désire atteindre, l’extrémité nord du parc, cet angle obtus isolé du monde, est quelque part devant. C’est tellement loin que je doute à nouveau. Est-ce que je ne devrais pas tourner à droite à ce croisement ? Je re vérifie sur Google Maps, mais non. C’est bien toujours tout droit. L’allée se perd dans de l’eau de soleil et de la poussière de mare. Au bout, le terrain redescend. Je sais qu’il y aura forcément une enceinte, mais la vision de cette buée de marais à cinq-cents mètres au loin me fait quand même hésiter, ou rêver. Suis-je encore bien dans le parc ? Combien de personnes sont déjà parvenues jusqu’ici ? Je passe la surélévation du sentier, et j’aperçois enfin la fin du parc, l’angle de l’allée de la Ceinture et de l’allée du Rendez-vous. Je marche jusqu’au bout, et puis je m’arrête là. J’avance parmi les fourrés pour me coller au grillage. De l’autre côté, l’Arboretum déploie sa végétation bizarrement plus rangée mais plus brouillonne ; moins sauvage en tout cas. La nature séparée de la nature. D’un côté, on a décidé que c’était l’établissement botanique du Muséum national d’histoire naturelle, de l’autre un établissement public à caractère administratif. Pour une fois, cette délimitation et cette nomination bureaucratiques des choses ne me gêne pas. L’arboretum est au moins aussi grand que le parc. Le parc, l’arboretum, la Ferme de Gally, tout ce périmètre clôturé de végétation, cette enclave de résistance de la fougère, de la ronce et du chêne, est une lueur d’espoir.

Alors, comme pour me signifier le basculement, j’aperçois tout d’un coup quelqu’un. Depuis les deux cyclistes acariâtres, j’avais oublié les humains. Cet homme vient de la porte Saint-Antoine, et marche aussi lentement que moi, mais plus en avant dans la forêt. Il tient négligemment une bouteille de soda à la main. Je me retourne une fois qu’il est passé, il s’est mis à marcher au milieu de l’année maintenant. Je l’imagine faire mon trajet en sens inverse. Quel émerveillement quand il arrivera au faîte de l’Étoile royale. Soudain j’aperçois quelqu’un d’autre, de toujours aussi lent. Lancé au ralenti sur les traces de mon vagabond dégingandé, lui a plus de soixante-dix ans, porte un survêtement bleu marine en velours, des écouteurs. Il a déjà l’air à la peine. Je poursuis ma route. Rien ne sera plus jamais comme avant. J’ai croisé deux humains sur ma route, j’ai rebasculé du côté de la civilisation. Alors qu’avant cet angle de route, je montais vers l’ascèse, depuis je redescends vers les hommes. Il n’y a pas eu d’ascèse à ce point de rendez-vous avec la limite, l’ascèse c’était le chemin qui m’y a mené. Je laisse mon domaine aux deux marcheurs, celui de ma promenade en solitaire, où j’ai réussi l’exploit de me retrancher du monde à trois tirs d’ailes d’une métropole mondiale. Peut-être qu’en activant le pas, je serai rentré pour l’heure du déjeuner.

2 comments

  1. Je suis dans un enchantement doucereux, à lire cette promenade vers l’infini du fini …

    Et moi je cherche une maison pour aller passer six mois d’exil dans la campagne ou au bord de la mer : mon projet d’un congé sabbatique pour oublier le monde un moment et retrouver le fil de la vie …

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