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Au lance-flammes

Au lance-flammes Posted on January 8, 20201 Comment

Je réfléchissais hier à une remarque qui m’a été faite au sujet de mon nouveau roman : pas assez introspectif. Ce truc me trottait dans la tête, comme à chaque fois qu’on se prend un commentaire sur quelque chose d’aussi personnel et qui nous a pris autant de temps. Et puis j’ai relu des passages de mon roman pour en avoir le cœur net, et je me suis rendu compte qu’il n’était pas « pas assez introspectif ». Il n’est pas très descriptif, ça je l’accorde. Mais c’est voulu. Après La Fragilité des rêves, j’avais besoin d’action, de mouvement, de vivacité. Une fois rassuré quant aux éventuelles carences de mon livre, je me suis repris à y croire, et même à y croire comme jamais. Je me retranchai en moi-même, dans la citadelle de mon écriture, de ma vision de la littérature, de l’art.

Je ne veux pas lire les autres, pas en entendre parler, pas qu’ils écrivent. Je veux prendre toute la place. Je suis profondément égoïste : ce qu’ils ont à dire ne m’intéresse pas. Je veux me poser là, au milieu de la place du village, qu’on ne puisse plus me louper. Je veux débarquer et rester dans ce jeu comme un type gênant débarque dans une conversation. Je veux être la remarque lourdaude dans un échange de snobinards. Je ne veux même plus mettre mes personnages au centre du jeu, mais moi-même : ma personnalité, ma paranoïa, mon mépris, mon idéalisme corné, mon envie de leur crier à tous qu’ils n’ont rien compris, qu’ils ne savent pas écrire, ou bien qu’ils savent écrire, mais alors que la vérité n’est pas là.

Je suis venu pour imposer ma personne, quelle qu’elle soit. Quelles que soient mes qualités, mes défauts, je veux imposer mon angle. Chaque écrivain doit se dire que dès lors qu’il est là, on ne peut plus faire sans lui. Il faut prendre de la place, et si ça gueule, gueuler encore plus fort. Je n’ai que quelques dizaines d’années pour faire le plus d’étincelles possible. Il n’y aura pas d’autre essai, pas de seconde vie pour rattraper la première. Vivre, c’est surgir dans une pièce peinte en rouge. À la fin, quand on en repart, on doit laisser une pièce peinte en bleu.

Littérairement, je ne suis pas là pour être poli, pas là pour faire ce qu’on me dit. On me montre une direction, je cours dans le sens inverse. Il faut tout renverser, tout gêner, essouffler, épuiser, user : il doit y avoir un avant et un après soi. On arrive dans quelque chose qui fonctionne, il faut tout dérégler.

Tout le monde veut écrire. Je suis issu d’une bonne famille, j’écris bien naturellement. Papa Maman connaissent quelqu’un, ou quelqu’un qui connaît quelqu’un, et le tour est joué : comme un journaliste-bloggueur qui poste ses caprices, je publie les miens, mais à plus grande échelle. Ou alors j’ai toujours été plus sensible, un vrai coeur d’artichaut, j’ai toujours eu des problèmes avec les hommes. J’ai passé la trentaine et après tout, j’avais eu une super note au bac de philo : allez, je me lance. Un texto à mes semblables, journalistes, libraires, éditrices, et le tour est joué. Ou bien j’ai toujours été bizarre, j’ai détesté les filles populaires au collège et les mecs populaires, même si je rêvais secrètement qu’ils tombent amoureux de moi. Ma bizarrerie, ma tare, mon surpoids, mon autisme, mon accident de la route, ma timidité, ma folie, je décide d’en faire un argument littéraire. Et le tour est joué.

Mais personne ne veut lire vos bizarreries, personne ne veut assister à votre anormalité. Le lecteur est là pour se sentir dans votre camp. Or, ce que vous faites, c’est de l’art contemporain. Les bourgeois adorent, mais les badauds tiquent. La littérature n’est pas la cour des miracles, ni le cirque. On n’est pas écrivain juste parce qu’on est bizarre.

De même, on n’est pas là pour bien écrire, déballer notre culture, utiliser des mots savants. On n’est pas là pour jouer avec les mots ou leur absence. On n’est pas là pour être la Léa Lili de Patrice Jean. On n’est pas là pour écrire : « J’avais vue sur la mer, vue sur l’amer. J’avais vue sur la mort, vue sur l’amor ; mon amour ? ».

Il faut secouer tout ça. Que ceux qui étaient installés tremblent. Si vous écrivez « Les mots font mal, les maux font mal… », personne n’aura peur de vous. Il faut que les écrivains en place regrettent qu’on soit arrivés, parce que notre arrivée est un mauvais présage, le son d’une corne de brume qui emplit la plaine de la mer. Il faut, en débarquant, rappeler à tous que l’art, que la littérature n’est pas le confort mais l’inverse, que c’est la voiture et pas le canapé, que c’est un vol à l’étalage permanent, chaque génération reniant l’autre. La littérature doit être comme la nature : on ne doit pas pouvoir dormir tranquille, on doit manger ou être mangé, ne jamais se désaltérer sans avoir peur de se faire attaquer par plus gros, plus jeune, meilleur que soi.

On n’écrit pas un livre parce qu’on est allés dans un couvent, ou dans la forêt, ou dans une maison de passe, ou sur la Lune. On n’est pas journalistes, pas documentaristes. On écrit pour inventer quelque chose de nouveau, pour imposer sa marque, ses défauts, ses formes, on écrit pour dire « merde ». C’est aussi puéril que ça. L’histoire de la littérature, la danse et la contre-danse des mouvements artistiques est parfaitement arbitraire. À chaque moment de l’Histoire, à la place d’un mouvement un autre aurait pu naître. S’il a été ainsi, c’est simplement parce que certains se sont imposés, ont imposé leur marque.

Je veux jouer des tours. Je veux piéger tout le monde, les détrousser. Il faut absolument écrire en pirate, en dissident, fuir tout ce qu’il y a d’officiel, de trop facile. Écrire doit être une farce. Il faut être Han Solo dans ce monde, que les gens ne sachent jamais vraiment s’ils peuvent vous faire confiance ou non. En clair, il faut être toujours libre. Libre d’avoir tort. Je veux être bourré de contradiction, qu’on vienne me dire « Là, tu te contredis » et que je réponde « M’en fous ». Je veux être de mauvaise foi, parce que la subjectivité sera toujours plus percutante que l’objectivité.

Je veux écrire au lance-flammes, pratiquer la politique de la terre brûlée. Je veux écrire des livres comme on déboule dans un village armé de kalachnikovs. J’ai des envies irrépressibles de violence littéraire. Ça ne veut pas dire que mes textes sont tous violents, mais l’effet qu’ils font doit être celui-là. On ne peut pas écrire autrement qu’en tirant dans le tas.

Chaque nouveau texte, que ce soit un article de blog, une nouvelle, un roman, doit être un coup de poing ; un coup. On ne peut rien laisser au hasard. Chaque nouveau texte doit être une pièce décisive avancée aux échecs, un coup tactique à Austerlitz. C’est cela un écrivain, un artiste ; surtout un écrivain comme moi, dont les finances ne sont pas assurées. C’est ce qui rend la tâche non seulement plus noble, mais plus intéressante. Chaque texte exprimé est un coup de sonde, un coup de palette en aviron, un mouvement des jambes en brasse qui fait gagner trois longueurs. L’écrivain que je suis est contraint de progresser en astronaute sur la Lune : chaque pas doit être une enjambée, chaque foulée un saut. Je me dois d’être plus performant, plus efficace que n’importe qui d’autre. Je ne peux pas me permettre de gagner un combat aux points au bout du 12e round, mais suis obligé de viser la victoire par K.O.

Mon livre n’est pas assez introspectif, ou descriptif ? Lisez le précédent. Ou le suivant. Je conduis dans ce milieu en monster truck, en dragster. Mon but : qu’ils ne saisissent jamais, jamais ne m’attrapent. Mon recueil de nouvelles était tout en ambiances, en descriptions, en atmosphères, mon nouveau roman est tout en action, un roman en pleine course. On ne visite pas un lieu mais on le traverse à cheval en l’aspergeant d’essence. Quand le lecteur ouvre le livre, il nous voit avec l’allumette. Alors qu’il hésite, on la balance. Bonne lecture.

Mon prochain roman sera introspectif, ne vous inquiétez pas, je sais le faire aussi. Il sera celui d’un homme timbré, dans sa bulle, comme moi mais en pire. Je veux être ce type nu roulé en boule sur un coin de trottoir en plein hiver. Les passants s’inquiètent, s’approchent, proposent de l’aide. Mais en retour, ils se font houspiller. C’est ce que mon travail littéraire doit être. Un livre, une œuvre doit être un cri contre le monde, un cri en dehors du monde. Écrire doit être simplement hurler dans le vide à s’égosiller. Que l’écho de ce cri résonne longtemps ou non, s’il contamine simplement une personne aujourd’hui ou plus tard, qui elle-même contaminera une autre personne, et ainsi de suite, alors le tour sera joué.

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