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Antarctique

Antarctique Posted on December 4, 2018Leave a comment

Jarl ouvrit la lourde porte jaune en métal et s’engouffra dans le blizzard. Les rafales de vent catabatique lui fouettèrent le visage. Pour autant, il ne mit pas sa cagoule. Il chercha dans la nuit noire et blanche la rambarde de la passerelle en fer, l’agrippa et commença sa progression. Le manteau de neige balayait l’obscurité d’ouest en est par rafales de 180 kilomètres/heure. Il s’y enfonça et sa silhouette disparut. Trois minutes plus tard, il parvint au dortoir et referma la porte derrière lui. Il était enfin au chaud.

Jarl rentrait du dîner au séjour. Au menu ? Encore du surgelé, toujours du surgelé. Le saumon, le hareng et les smorebrod lui manquaient. Il en avait marre de ces plats d’astronaute. En plus, il toussait depuis plusieurs jours. Il allait finir par tomber malade. Et cette nuit qui n’avait pas de fin. Il n’avait pas vu le soleil depuis un mois maintenant. Qu’est-ce qu’il était venu foutre sur cette base scientifique ? Le géophysicien s’en mordait de plus en plus les doigts. Sa fiancée lui manquait et il n’en pouvait plus de ne pas la baiser. Okay, il devenait connu sur Instagram à poster des photos de la station, mais qu’est-ce qu’il se faisait chier ! On travaillait quelques heures par jour et le reste du temps, on n’avait rien à faire. Excédé, atteint par l’enfermement, il s’était monté la tête tout seul au repas et avait laissé les autres jouer aux cartes dans la salle commune.

Quand il s’engagea dans l’étroit corridor des dortoirs, il aperçut Iouri qui se tenait là, affalé contre le mur.
« Qu’est-ce que tu fous là ? Pourquoi t’es pas avec les autres ? s’agaça le natif de Malmö.
– Et toi, qu’est-ce que tu fais là ? grogna son collègue Russe.
– Ma copine me manque, je vais lui écrire un mail.
– Tu lui manques pas toi, c’est sûr ! »
Iouri était inhabituellement hostile, il avait encore trop bu. Remonté comme un coucou contre Jarl depuis son dernier forfait, il s’était faufilé dehors dès son dessert avalé. « Tu crois que je t’ai pas vu ? Tu t’es encore mis la tête au dîner, soûlard ! » l’interpela le Nordique. Ces Russes étaient intenables, ils buvaient l’alcool comme de l’eau. « C’est pas la question, Jarl… », tempéra le Saint-Pétersbourgeois.
« Ah, et c’est quoi la question ? demanda Jarl.
– La question, enfoiré de Swede, c’est Winston Smith. La question, c’est que tu vas arrêter de me raconter la fin de mes livres ! »
À peine sa phrase achevée, Iouri s’élança sur le géophysicien scandinave, qui se mit instinctivement en position de garde. Le gros Russe envoya alors dans l’air un crochet qui frôla à peine la parka mouillée de Jarl. Ce dernier répliqua du tac-au-tac par un uppercut qui fit claquer la mâchoire du Saint-Pétersbourgeois. Il tomba d’un seul coup, le ventre sur le lino du couloir. Interloqué, Jarl regarda la masse étendue à ses pieds. Il hésitait. Fallait-il lui venir en aide ? Finalement, il se ravisa. Ce serait une bonne leçon. « Bien fait pour sa gueule…! » se dit le géophysicien.

Entre les deux hommes, ces altercations étaient de plus en plus fréquentes. On passait ensemble neuf mois sans rencontrer personnes d’autres que ses douze collègues. En plein hiver, le soleil disparaissait. Depuis quelques jours, la température s’obstinait à ne pas repasser la barre des -60°. Si en Antarctique l’isolement était dur à encaisser, il l’était encore plus pour ces deux-là qui ne pouvaient pas se piffrer. Jarl laissa le pachyderme le menton planté dans le sol. Il s’apprêtait à cheminer jusqu’à sa cabine, quand il décida de faire un détour par celle du chimiste slave. Quelle énième farce allait-il pouvoir faire pour se venger de son meilleur ennemi ? Alors que le gros plein de soupe cuvait sa bière, il entra dans sa chambre et balaya le décor d’un regard. Il aperçut un carnet dépassant d’un tiroir de la commode. Il se saisit du cahier et rejoignit sa chambre. Sur le chemin, il jeta un œil au fond du couloir : Iouri gisait toujours sur le ventre, comatant comme un manchot qui couve. Une fois de retour dans sa chambre, il s’enferma, chaussa ses lunettes et ouvrit le carnet. Il lut alors :

« 23-03-07
J’ai pris avec moi une vingtaine de livres pour passer le temps. Je sais que les journées seront longues, qu’on n’aura pas toujours quelque chose à faire. Aujourd’hui, je lisais tranquillement au séjour. Un très bon livre que j’ai apporté pour être sûr de ne pas m’ennuyer, « Moby Dick ». Je l’avais bien entamé, j’en avais lu une cinquantaine de pages. Alors, ce con de Jarl est arrivé. Il a fait semblant de s’intéresser à ma lecture et m’en a balancé la fin, comme ça, sans prévenir ! Quel connard ! Je n’ai pu prendre que vingt livres avec moi, je sais déjà que je vais en manquer. Et ce con qui me nique une de mes vingt cartouches ! Bien sûr qu’Achab meurt à la fin, à vrai dire je m’en doutais un peu… Mais quel connard quand même ! Il ne sait pas que spoiler est presque devenu un crime aujourd’hui ? Il y a eu des bagarres pour ça, des amitiés se sont déchirées là-dessus ! ON NE SPOILE PAS UN LIVRE, UNE SÉRIE, UN FILM. »

Jarl était mort de rire. Il reposa le carnet tellement il n’en pouvait plus. Il ne pensait pas avoir autant d’effet sur le mental de ce type. Il avait très vite remarqué la passion du Russe pour la lecture. Mais dans sa tête, ça ne collait pas. Ce gros balourd devenu chimiste par miracle ne pouvait pas véritablement aimer la littérature. Alors, systématiquement, il lui dévoilait la fin des ouvrages qu’il lisait. Parcourant le journal, il se ravissait de rentrer dans l’intimité de son ennemi, s’excitait de voir à quel point il avait du pouvoir sur lui. Une fois calmé, avide, il poursuivit.

« 05-05-07
C’est encore arrivé ! Pourquoi est-ce que ce con a atterri ici ?! Comment on peut être tous les deux scientifiques et être aussi différents ? Pourquoi est-ce que je suis obligé de travailler avec un connard pareil ? Jamais pu encadrer les Suédois de toute manière… Ces protestants à la mords-moi sont arrogants, ont des têtes de nazis, ils se prennent pour le centre du monde alors qu’ils sont neuf millions de péquins à galérer dans un pays troué de lacs ! Et voilà, bloqué ici neuf mois et il fallait qu’un type pareil soit là et me prenne pour cible. Il est méprisant, se fout tout le temps des gens, fait les blagues d’un gamin de dix ans… Comment ce type a pu devenir chercheur ? Comment il peut enseigner à l’université ? Faut dire que j’ai été con. Non mais oui, c’est sûrement de ma faute. J’ai lu un livre dans le séjour ! Quel con ! On ne lit pas dans la pièce commune d’une station scientifique ou d’un vaisseau spatial, tout le monde le sait. On garde ça pour soi, on s’enferme dans sa chambre. Si j’avais respecté cette règle implicite de tous les confinés du monde et de l’Histoire, j’aurais pu finir tranquillement mon Gatsby sans savoir qu’il claquait à la fin… j’aurais pu profiter entièrement de mon livre. Bordel, je l’aimais, ce livre. Je suis dégoûté. Je déteste connaître la fin. Je voulais que Gatsby vive, qu’il parte avec Daisy au volant d’une Marmon, loin, vers l’Alabama ou ailleurs… qu’ils vivent heureux et aient beaucoup d’enfants. »

Le Suédois fit une pause. Ce type était cultivé, c’était une certitude. Et pour ça, Jarl l’estimait. Mais son racisme anti-Suédois était insupportable. Il avait décidément bien mérité sa correction. Le géophysicien toussa à nouveau et maudit une fois de plus le climat polaire. Et dire que ce Russe potelé trouvait la banquise romantique… Quelle lavette ! Comment pouvait-on s’attendrir avec une température pareille ? Il reprit sa lecture.

« 27-05-07
Désormais, je lis uniquement dans ma cabine. Je croyais que ça me protègerait de l’autre enfoiré de Swede. Mais non. Pendant ma douche, ce fils de pute s’est faufilé dans ma chambre et a tout inspecté. Il a trouvé mon Madame Bovary. Le soir, au dîner avec l’équipe, il m’a balancé la fin du bouquin à la gueule. Il y avait une panne de radio depuis le matin. Ce con a dit un truc comme « Si la panne se prolonge et qu’on a un problème, on va tous finir par mourir, comme Emma ! ». Les gens n’ont pas compris. Il m’a regardé en se retenant de ne pas éclater de rire. J’ai balancé ma serviette et je me suis tiré. C’est moi qui vais finir par passer pour un fou auprès des autres ! Alors que c’est ce pitre qui me pousse à bout. Résultat, je me suis servi une vodka de mon placard et là j’écris ces lignes… Pourquoi est-ce que tous les héros meurent toujours à la fin ? Et surtout, SURTOUT, pourquoi ce connard de Scandinave a lu tous les livres que j’ai ramenés ? D’où il sort cette culture ? Il a déjà tout lu ! Sûrement son éducation bourgeoise luthérienne de merde… »

Jarl riait moins. Avec le temps, le ton du Russe s’était clairement durci à son sujet. C’est fou, ce type avait vraiment une dent contre lui. Il en devenait presque insultant. Lui qui avait toujours pensé rire avec le chimiste comprenait que son adversaire ne vivait pas du tout les choses ainsi. Jarl n’avait jamais rien pris au sérieux. Il était géophysicien et s’en foutait, n’avait quasiment pas trimé pour y arriver. Il était beau, populaire, d’une intelligence supérieure à la moyenne, s’en gaussait sans pour autant ne parler que de ça. Rien n’avait de valeur, d’importance pour lui. La vie était un jeu duquel on pouvait changer les règles si ça tournait au vinaigre. Cette animosité grandissante dans le journal du Russe l’irritait désormais. Il voulut accélérer sa lecture et alla directement au dernier article. Il était à la date du jour.

« 11-07-07
C’est décidé. J’ai longtemps hésité, mais je vais le faire. J’ai tout prévu. On n’y verra que du feu. Jarl vient de me niquer « 1984 ». C’est la goutte d’eau. Il ne sait pas ce que lire veut dire pour moi. Il n’était pas là il y a dix ans, à Polyarnaïa Stantsiya, quand je me suis retrouvé de force douze mois sur cette base sibérienne damnée avec rien d’autre à faire que de lire des livres. Il a trop joué avec le feu, alors je vais le brûler. Il n’a pas compris qui on était, nous, les Russes. On est capable de tout et pour pas grand-chose ! J’ai vu qu’il toussait depuis quelques jours. Ce con ne se couvre jamais pour se rendre au séjour, il cherche toujours à faire le mec. Bien fait pour sa gueule. Cette toux, je vais m’en servir. Ce soir, je mettrai dans son verre d’aquavit un peu de poudre d’arsenic dégottée au labo. Au cas où j’aurai des regrets, j’ai chipé quelques gousses d’ail à la cuisine pour confectionner un antidote. Ce soir, c’est le grand soir : enfin j’aurai ma revanche ! »

Jarl lâcha le carnet. Il était blême. Il se disait bien que quelque chose clochait, que sa toux n’était pas celle de d’habitude. Iouri lui avait fait boire de l’arsenic ! Il dézippa le col de sa polaire. Tout d’un coup, sa gorge l’étreignait, il n’arrivait plus à respirer. Tout ça pour des livres ? Il était complètement malade ! Il sortit de sa cabine en catastrophe, et serpenta tant bien que mal jusqu’à Iouri. Il était toujours écroulé sur le linoléum. Jarl l’agrippa de toutes les forces qui lui restaient. « Réveille-toi ! Réveille-toi vieille poivrasse ! » crachota-t-il. Mais le corps du Russe n’était qu’un pantin désarticulé par l’ivresse et le knock-out. Dans les bras de Jarl, sa tête hochait comme celle des chiens sur les lunettes des voitures. « L’antidote Iouri ! L’antidote bordel ! », hurla le Suédois, la voix de plus en plus rauque et le souffle coupé. Et le crâne du chimiste poussé à bout continuait de basculer vers le bas comme celui d’un nourrisson qu’on baptise. Alors Jarl se retourna vers la cabine du lecteur empoisonneur et y entra. Il fouilla du regard les murs, les meubles, les objets. Où avait-il pu cacher le traitement ?! Il vida l’armoire de son contenu, puis les tiroirs de la commode, mais en vain. Il renversa la table de chevet du Saint-Pétersbourgeois, mais ne trouva rien. Un vieux verre à moitié rempli d’eau trônait sur le coin du lavabo, il le vida d’un trait. Mais rien n’y faisait. Il suffoquait maintenant, sa trachée s’étant rétrécie comme un tuyau de robinet. Il enrageait. Il allait mourir, et c’était sa faute ! En cognant son collègue, il s’était donné la mort ! Qu’est-ce qui lui avait pris de le frapper comme ça ? Un uppercut, mourir à cause d’un uppercut ! Tout ça à cause de satanés bouquins ! Tout ça à cause de cette poivrasse ! Il retourna dans le couloir. Il allait et venait comme un poulet sans tête du corps inerte à la cabine. Il secoua encore le grosse Russe, lui allongea des claques dans un dernier effort. Mais celui-ci restait inconscient. Le salut du Suédois passait par ce corps qui gisait là, devant lui, et restait désespérément mutique. Jarl n’avait plus de force. Il s’étranglait. Il rampa jusqu’à la cabine, cherchant de l’œil un miracle, un signe du destin. L’air lui manquait irrémédiablement. Il eut à peine la force de se retourner sur le dos. Il fixait le plafond, étouffant, ouvrant la bouche par grandes inspirations et se serrant le cou. Des larmes courtes coulèrent de ses yeux qui sortaient de leur trou. Il trépassait. Il s’égosilla alors dans un dernier râle et perdit la vue. Il n’y avait plus de lumière, il ne bougeait plus.

Alors il entendit, comme du haut d’un puits dans lequel il était tombé, un rire sonore recouvrir le ciel. Depuis les nuages, le plafond, le haut des cieux, il discerna péniblement ces mots : « Si tu te voyais ! ». Jarl ouvrit les paupières. Une silhouette géante et inquiétante le toisait. Il se frotta les yeux : c’était Iouri, hilare. La respiration du Scandinave se remit d’un seul coup en marche, l’aérant, refroidissant ses bronches. Il était comme un matelas pneumatique dans lequel on injecte de l’air ; il se reformait. « Je t’ai bien eu ! » lâcha Iouri. « Quoi ? Je suis pas mort ? », toussota Jarl en se relevant sur ses coudes. Iouri plaisanta : « Malheureusement non ». Alors, le Nordique comprit. « Putain… tu savais que j’allais lire ? T’as jamais mis de poison ? ». Impassible, redevenu ombrageux, prenant l’air d’un maître avec son élève, le Russe répondit, d’un calme à la fois révoltant et salvateur : « Non. Pas de poison. Pas d’antidote. Mais à partir de maintenant, quelque chose me dit que je pourrai lire tranquille ».

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