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À la source de l’écriture

À la source de l’écriture Posted on January 5, 2020Leave a comment

À la source de l’écriture, je crois qu’il y a la musique. Je me souviens quand j’étais au collège, Giulia peut-être encore en primaire. Elle préparait un spectacle et il y avait ce morceau de la bande originale de Christophe Colomb : « Conquest of Paradise », de Vangelis. Elle m’avait confié que ce morceau lui donnait des envies d’exploit en gymnastique rythmique et sportive. J’avais acquiescé parce que moi-même, à l’écoute de ce morceau qu’on entendait à tous les spectacles municipaux ou d’écoles primaires, je m’étais imaginé remportant des courses de natation haut la main, foutant la pâté à Seb, meilleur pote et Eddy Merckx dont j’étais le Poulidor, ou plus modestement mais de manière toujours aussi irréelle, à Sydney Deville, nageur métis d’un club illustre situé au nord de Paris, comme Dieppe ou Maubeuge.

Cette musique, à ma sœur et à moi, nous faisait nous imaginer quelque chose. Dans notre tête, on mettait en scène une gloire et une victoire imaginaires. De cette scénographie mentale à l’écriture, il n’y a seulement qu’un pas, que j’ai fini par franchir quelques années plus tard. À force de s’imaginer quelque chose, de le peaufiner, l’affiner, le détailler, vient un moment où le meilleur moyen de poursuivre le travail d’artisan, c’est de poser ça sur papier. On dessine ou on peint, ou alors on écrit. Le point de départ, ça a été la musique. La musique a peint le ciel d’une certaine couleur, a déclenché l’apparition d’une certaine émotion, a tranché les choses avec un angle particulier. Pendant dix minutes, une heure, une matinée, les minutes qui passeront n’auront pas le goût qu’elles auraient eu. On aura la patate, on sera nostalgique, on sera déprimé, on sera bien.

Encore aujourd’hui la musique fonctionne de la même manière. Ce matin, c’est « Corps » d’Yseult. Cette fois-ci, la mélodie allume une sorte de douleur diffuse et passée. Elle ne fait pas souffrir, mais elle ouvre des pistes, des pentes sur lesquelles je n’ai plus qu’à me laisser glisser. Depuis l’époque des premiers écrits, j’ai mis en ordre ma tête, mes cahiers, mes documents Word. Ils sont autant de placards de rangements dans la maison de mon crâne, autant de pots de miel ou de confiture, en fait de littérature, sorte de confiture violette et bleu nuit, pailletée et translucide, que je remplis au fur et à mesure. « Corps » m’inspire au point que j’ouvre plusieurs amphores à la fois, et je les remplis l’une après l’autre.

La plus grosse, celle de mon roman auquel je dois ajouter les dernières modifications cette semaine. Une moyenne, celle d’une nouvelle à laquelle je travaille. Une plus petite, celle de mon journal que je publie sur ce site. Les pots violets n’ont pas la même taille, ne nécessitent pas le même temps de maturation avant d’être livrés au lecteur. Mais à la source de leur fabrication, avant même d’avoir appuyé sur la moindre touche de mon clavier, il y a souvent eu une mélodie, un morceau de musique. La musique a précédé l’écriture. Est-ce qu’il y a un art suprême, un art au-dessus, à l’origine de tous les autres ? Si oui, et si cet art n’était pas la littérature, mais la musique ?

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