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2020

2020 Posted on January 2, 20208 Comments

Il y a pile un an je disais à Manon « Cette année, je la sens bien ». Trois mois plus tard, j’apprenais que ma mère avait une leucémie. Les trois premiers mois de l’année passaient à la trappe. Même en cherchant, je ne saurais pas dire ce qu’il s’y est passé. L’année entière, dans mon esprit, a été marquée par la maladie de ma mère. En janvier 2019, je la sentais bien cette année. Pourtant elle n’a été constituée que d’aller-retour à l’hôpital : d’abord André Mignot au Chesnay, à l’occasion de quatre séjours, puis Gustave Roussy à Villejuif, pour la greffe, enfin Édouard Rist dans le XVIe.

Je me souviens de ces jours entièrement dédiés à la maladie : je prenais le train à Pont Cardinet direction Versailles Rive Droite, puis je passais chez ma mère récupérer des affaires, puis au supermarché acheter des bouteilles de Badoit, des canettes de Coca. Ma mère ne pouvait rien manger à l’époque. Puis je passais l’après-midi à l’hôpital, à moitié dans la chambre pour être avec ma mère, à moitié dans le couloir à lire quand les infirmières et les aides-soignantes s’occupaient d’elle, et je rentrais à Paris. Parfois, je dormais au Chesnay chez ma mère. Alors Manon venait dormir aussi, et le lendemain je la conduisais à la gare de Vaucresson. Notre centre de gravité était la maladie.

Je me souviens qu’au bout de quelques semaines de cette routine, j’ai dit à Manon que je ne comprenais rien. Mes journées passaient les unes après les autres sans que je m’en rende compte. Le temps s’écoulait, bizarrement consistant et liquide. On prenait tout au jour le jour, parce que chaque jour était un combat pour ma mère. Il nous était impossible de regarder trop en avant. Après la chimio d’induction, si elle fonctionnait, il y aurait une chimio de consolidation, et puis une autre ; et peut-être trois comme ça. Et puis après, il y aurait sûrement une nouvelle chimio pour supprimer la moelle osseuse, puis une greffe de moelle osseuse. Enfin, un séjour de convalescence en clinique. Tout ça s’est achevé juste avant Noël. En mai, en juin, il était impossible de se projeter si loin.

Pendant ce temps-là, le plus dur à vivre était évidemment pour ma mère. Encore aujourd’hui, peut-être plus encore aujourd’hui, parce qu’on en sort petit à petit, j’ai du mal à concevoir ce qu’elle a vécu et surtout comment elle a réussi à le vivre, le traverser.

À chaque fois que quelque chose de nouveau survenait, positif ou négatif, sans le vouloir, on faisait tout ce qu’on pouvait faire pour que ça se passe le mieux possible. Une infection ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Se dire le plus fort possible que les médecins trouveront son germe et pourront la guérir avec l’antibiotique le plus ciblé. Et ainsi de suite, jour après jour, jusqu’au bout du tunnel. De notre côté, plus précisément du côté de ma mère, cela a consisté à y croire à chaque fois. Y croire, c’était la seule marge de manœuvre que l’on avait.

En mai, en juin, il était impossible de se projeter si loin. Et pourtant, ma mère est de retour chez elle, et je vous parle depuis janvier 2020. Il y a neuf mois, on se prenait un semi-remorque sur le coin de la tête, et pour nous tout s’effondrait. Pourtant, une fois le choc passé, après s’être remis à y croire, à force de s’accrocher, de serrer le plus possible le volant, on a traversé cette année et on s’est relevés.

Il y a pile un an je disais à Manon « Cette année, je la sens bien ». Aucun doute : je m’étais complètement trompé. Bien sûr que 2019 a été une année de merde, bien sûr que je voudrais ne plus jamais en vivre de telles. Bien sûr qu’une année comme 2019 a été tellement merdique qu’une seule comme ça dans une vie entière suffirait largement. Mais à la réflexion, est-ce qu’il n’y a pas eu du positif quand même ? Bien sûr que si. 2019 a été merdique, mais tellement instructive. En un an, j’ai l’impression d’avoir pris dix ans d’ancienneté, d’expérience, d’apprentissage de la violence, de domestication du malheur.

Il existe un malheur, une possibilité du malheur contre laquelle on ne peut rien faire. Mais partout ailleurs, le bonheur existe, est possible. En conséquence, tant qu’on ne se fait pas renverser par le malheur, il faut chercher éperdument le bonheur. Ne pas l’attendre. Savoir se rendre compte qu’il est là. La vie, c’est très simple au final : quand c’est la merde, on s’accroche, on se blinde et à force d’y croire, on finit par traverser la tempête. Quand ce n’est pas la merde, c’est le Paradis. Alors, on n’a aucune excuse : soit on est satisfait, soit on agit pour faire en sorte de l’être. Il n’y a pas lieu de se plaindre pour quelque chose qu’on maîtrise. Si vous êtes malheureux en amour, malheureux au boulot, si quelque chose vous déprime et que vous savez ce que c’est, alors vous êtes obligés d’agir, parce que c’est quelque chose sur lequel vous avez du pouvoir. On n’a pas le droit de se plaindre si l’on n’utilise pas le contrôle qu’on a sur les choses. Ce contrôle est notre meilleure arme contre les aléas de la vie. Ce contrôle est notre dignité d’Homme, le Paradis à portée de main. Utilisons-le, en espérant pouvoir se tenir le plus longtemps, le plus souvent possible, loin de la tempête et de sa possibilité.

8 comments

  1. Alors pour 2020, on te souhaite une Maman, en mai en juin aussi, et Manon qui dort à tes côtés, à Paris, et tes mains qui desserrent un peu le volant, et d’agir chaque fois que tu le peux.

  2. J’essaie d’imaginer à quel point cela n’a pas été facile surtout pour ta maman, en plus de sa maladie, elle devait s’inquiéter de vous voir, toi et Manon, laisser vos activités pour s’occuper d’elle.
    Je lui souhaite un prompt rétablissement pour 2020 et espère que son sourire vous contaminera, comme expression de la joie qu’elle éprouvera.

  3. C’est avec une grande émotion et beaucoup de reconnaissance que je te lis, Dimitri, en ce début janvier 2020.
    Juste te dire que nous vous avons vus, Nastou et toi, à l’hôpital, à plusieurs reprises, et nous avons vu, Olivier, mes parents et moi, avec quel courage, quel amour et quelle abnégation vous avez soutenu votre Maman et sa famille durant ces mois terribles.
    Je ne doute pas que ce fût une grande leçon de vie et je te remercie pour ce que tu nous en livres ici.
    Que cela soit une leçon pour chacun d’entre nous, au cours des diverses épreuves que chacun peut avoir à traverser.

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