2009 Posted on January 16, 2019Leave a comment

En 2009, j’avais les cheveux plus longs qu’aujourd’hui mais moins longs qu’avant. J’avais passé trois ans avec les cheveux aux épaules, les raccourcir pour retrouver une coupe de garçon me faisait passer dans l’âge adulte. Je le croyais. J’étais étudiant à Lille et je tenais un webzine avec des potes. Je n’étais pas dans la vie active donc je n’avais aucun rapport à l’argent, les parents devaient probablement me donner juste de quoi me bourrer la gueule avec mes potes plusieurs fois par semaine et bouffer des pâtes tous les jours en conséquence.

En 2009, je buvais énormément. 2009 est peut-être l’année de ma vie où j’ai le plus bu. Il n’y en avait que pour l’alcool. Je crois que je n’ai jamais été aussi débile de ma vie. Ai-je seulement lu un livre en 2009 ? Si je regardais les photos Facebook de cette époque, je crois que je ne verrais pas une photo de moi sans un verre à la main. Je passais tellement de temps à boire que je ne sais même plus en quelle année j’étais à Sciences Po. Avec Sengers, on guettait le jour de la semaine où on allait pouvoir s’en décocher une le plus tôt possible. On scrutait l’emploi du temps et le jour béni apparaissait : des cours qui finissaient tôt et qui recommençaient le lendemain plus tard que d’habitude. On n’avait plus qu’à. De cette ivresse perpétuelle ressort pourtant l’été 2009, plus arrosé encore que le reste de l’année.

J’étais arrivé à Saint-Cast en trombe, avec l’énergie du mec qui vient de finir son stage. J’étais parti de ce stage comme un lâche. À la soirée annuelle de la boite qui précédait le jour de mon départ, j’avais trop bu encore une fois. Au point de ne plus du tout assumer mon comportement le lendemain. Ce fut le dernier jour de taff le plus rapide de ma carrière. À 15h, j’étais barré sans dire au revoir. En 2009, j’étais irresponsable. Dans l’irresponsabilité, il y a de la lâcheté mais aussi du bonheur, à l’état brut. J’allais tomber sur une horde de jeunes exactement dans le même état d’esprit que moi : prêts à en découdre.

Les lieux de débauche à notre disposition étaient multiples bien que la station balnéaire soit microscopique. Pour les bars : le Surf et le Maryland. Pour les boites : le Cabanon, le New Beach, et la Chaumière à Saint-Lunaire quand on se sentait des envies d’invasion. Tous les jours en fin d’après-midi, on fourbissait nos armes à l’Intermarché ou au Super U. De ces deux supermarchés, on ne connaissait plus que le rayon des alcools. Les règles étaient simples : deux personnes par bouteille de hard. Toute la journée consistait à se trouver un partenaire de bouteille pour la soirée qui venait. Lors du before à descendre des bouteilles de bière, on préparait nos mixtures : mélange dans des bouteilles de plastique vides de la vodka Top Budget ou du whisky le moins écossais avec un soda choisi dans les rayons comme si c’était un grand cru. Armés de ça, on pouvait enfin se lancer dans la soirée comme dans une piscine à boules.

En 2009, il nous fallait des forces pour affronter la nuit. On ne fut jamais aussi nombreux, autant d’amis sur la terrasse grandissante du Maryland. Le groupe d’amis n’avait jamais été et ne serait plus jamais aussi grand. En englobant tout le monde, on était peut-être une soixantaine de jeunes. Il faut se rendre compte de l’impression que donne une terrasse de bar remplie de soixante meilleurs amis ivres morts. Depuis bien sûr les liens se sont détendus voire défaits, selon le cours normal du temps qui passe. Cet été-là, j’ai vu des gens se serrer dans les bras, exploser de rire, s’embrasser, coucher ensemble, et qui ne se connaissent plus aujourd’hui. Ce n’est même pas qu’ils s’ignorent, c’est qu’ils ne se souviennent sincèrement plus de ce qu’il s’est passé lors de cet été tourbillon. L’été 2009 restera comme celui de l’alignement des planètes : toutes les trajectoires individuelles des jeunes passant leurs vacances à Saint-Cast se croisèrent le temps d’un été.

En 2009, j’ai rencontré Veget. Il s’appelle Alexandre mais les gens l’appelaient Vegeta à cause de ses cheveux en l’air. La première fois que je l’ai vu, il a débarqué sur la plage en chemise et en cravate. Il avait moins de vingt ans. Il était difficile de faire plus connard. Dès le lendemain de notre première soirée ensemble, notre sort était scellé. On n’avait aucun souvenir de la fête passée, mais on s’est reconnus sur la plage : on savait qu’on était sur la même longueur, à savoir célébration, si possible dans l’excès. Six mois plus tard, Veget me rejoignait en Inde pour passer une semaine à Goa qui restera à jamais gravée dans notre histoire personnelle. Neuf ans plus tard, je m’inspirais de lui pour mon personnage de Zéfir dans Zéfir et Mila.

En 2009, j’ai rencontré mon pote Beker. Il est arrivé une après-midi comme une fleur, introduit par notre pote Margaud. Il s’est assis et s’est servi sur l’une des six bouteilles de blanc à 5€ qui embellissaient notre table. Dix ans plus tard, j’étais témoin à son mariage. Beker était dj. Dès lors, je n’ai plus vu le Cabanon et le New Beach de la même façon. Tout d’un coup, ces lieux dont on était tous amoureux devenaient en plus des bulles dans lesquelles on pouvait écouter la musique qu’on aimait le plus. Jamais plus qu’en 2009 Saint-Cast ne fut notre ville. Puis ce fut l’apothéose quand Beker négocia les platines de La Chaumière le temps d’une soirée. La Chaumière était à Saint-Lunaire. Si l’on était chez nous à Saint-Cast, il y avait à La Chaum’ la population juvénile d’au moins quatre ou cinq Saint-Cast, composée des mêmes petits cons : Saint-Lunaire, Saint-Briac, Dinard, Lancieux, Saint-Jacut. Alors on y est allés en nombre, en force. Ce soir-là, on arbora tous des sweaters « Saint-Cast » pour marquer notre territoire, et le before sur le mini golf de Saint-Lunaire fut encore plus corsé que les précédents. Il fallait être encore plus castin, encore plus rabate pour faire honneur à notre dj de pote. Quand au climax du mix de Beker, Veget s’empara d’une bouteille de champagne pour l’éclater sur la foule compressée du dance-floor, l’euphorie qui suivit dura plusieurs minutes. Après ça, on pouvait mourir tranquilles.

L’été passait mais ne s’essoufflait pas. Ça devenait dangereux, ça finissait par frôler le vandalisme. Et le vandalisme ne pouvait être la marque de fabrique de la population bien élevée que nous étions. Le lendemain des soirées, des parents et des grands-parents commençaient à se plaindre : des barrières avaient été enfoncées par des poubelles, des massifs de fleurs avaient été saccagés. Un soir, ou plutôt un matin, on était une poignée à faire une after dans la cuisine de mes voisines qui dormaient paisiblement à l’étage sans se douter un seul instant de notre présence chez elles. On se tapait la cloche allègrement entre des éclats de rire récurrents, quand Veget est entré avec le panneau indiquant la rue des Tennis. Il l’avait déterré et porté jusqu’ici. Le fou rire redoubla et la présence de cet écriteau signa l’une des meilleurs afters de cet été.

À la fin du mois d’août, j’ai été rattrapé par l’alcool. Le lendemain de l’after cuisine, j’ai eu peur que les gendarmes ne débarquent dans le cadre de leur enquête (pourtant imaginaire) sur la disparition du panneau de la rue des Tennis. Je partais deux jours après et je voulais partir tout de suite. Je n’étais plus serein, plus euphorique. Je ressentais pour la première fois ce qui n’allait pas me lâcher l’été suivant : un mal être, une gêne, une angoisse indécollable qui me faisait craindre à toute heure la crise de panique. Il faut dire qu’à la fin de cet été 2009, j’étais à Saint-Cast depuis trente-huit jours et je m’étais mis trente-cinq taules. Je n’étais pas le plus assidu : un pote s’était mis une quarantaine de taules d’affilée. Je n’ai pas été le plus malchanceux : un partenaire de soirée faisait un delirium tremens et se voyait interdire l’alcool pendant deux ans.

Contrairement aux années précédentes, en 2009 la rentrée ne nous a pas freinés. Grâce à Beker notre pote dj, les occasions de se retrouver pour se la mettre furent nombreuses. Entre des apéros hypocritement appelés « Retrouvailles » au Champ de Mars ou dans les studios des uns et des autres, ce fut une soirée dans une maison de la banlieue ouest où je suis rentré au petit matin à pied de Garches au Chesnay, déambulant portable sans batterie pendant au moins deux bonnes heures. Ce fut des soirées mémorables à danser sur la house et la minimale passées par notre ami Beker : la Star Ec’, la Techno Parade et j’en passe.

L’année 2009 finit en feu d’artifice à Megève chez Veget. Ce furent là-bas pendant une petite semaine des soirées qui neuf ans plus tard m’ont inspiré le chapitre 4 de La Fille de l’autocar. Beaucoup d’alcool, démesurément, beaucoup d’argent dépensé, que je n’avais pas mais que mes potes semblaient avoir. Est-ce que l’un de nous glissa un billet de 100 euros au videur du Palo Alto le soir du 31 pour rentrer dans une boite déjà pleine à craquer ? Possible. Est-ce que Veget et son petit frère ont au passage d’une année à l’autre éclaté du champagne partout sur les murs de leur propre chalet ? Possible aussi. Il était temps que l’année se termine.

2009, et en plein milieu d’elle, l’été 2009, restent aujourd’hui les massifs montagneux les plus hauts de la carte de ma vie. Il n’y a pas de hasard, 80 % des passages festifs de Le ciel n’envahira pas la mer ont été tirés de cet été en particulier. La jeunesse est une bulle par laquelle tout le monde passe, un noyau indestructible que tout le monde détient. Il faut simplement, quand on est en train de la vivre, bien s’en rendre compte et en profiter. Il n’y a rien de rock n’ roll à avoir une vie rock n’ roll au-delà de vingt-cinq ans. Raison de plus pour tout donner le moment venu. Bonne nouvelle : le moment dure plusieurs années et si le virage est bien négocié, les gens rencontrés lors de cette poignée d’années précieuses feront partie du décor jusqu’à la fin de la vie.

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