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15 boulevard Raspail

15 boulevard Raspail Posted on January 27, 20192 Comments

Ce soir Clément Benech dédicace son essai qui vient de sortir, Une essentielle fragilité. On se retrouve avec Manon devant la librairie Gallimard, au 15 boulevard Raspail. À l’intérieur, seulement quelques clients et l’intéressé dont on devine la silhouette dans un recoin derrière un mur de livres. On est en avance, on va pouvoir aller boire un coup avant de revenir. Seulement, deux heures plus tard, le coup s’est éternisé. Farrando et Hélène nous ont rejoints, puis Beker. On retourne en catastrophe à la librairie. La conférence est finie, Clément Benech signe ses livres.

Les deux pintes bues et le fait d’être entouré me désinhibent assez pour rendre l’expérience purement agréable, sans arrière-craintes. Une trentaine, une quarantaine de personnes discutent entre les rayons de livres. Une petite file de gens patiente devant la table où Clément Benech signe son essai. Certains boivent de l’alcool dans des verres en plastique. Tous ont l’air de plus ou moins se connaître, évoluant dans cette librairie peut-être mythique comme des poissons dans l’eau, comme dans gamins dans une cour de récré. Qui sont-ils, où sont-ils nés et qui connaissent-ils pour être à ce point à l’aise ? On dirait mes potes et moi à La Trinquette à Saint-Cast sauf qu’on est au 15 boulevard Raspail, à la librairie Gallimard.

En y regardant de plus près, je reconnais tout de même certains visages. Beaucoup même, plus que prévu. Mais eux ne me connaissent pas. Il y a Candide, une star de Twitter dont j’apprécie l’humour et la « ligne éditoriale ». Il discourt devant quelques groupies et semble avoir très chaud dans sa veste matelassée bleu marine. Sa présence me paraît à la fois surprenante et parfaitement justifiée.

Plus loin, j’aperçois Olivier Liron. Il porte un pull gris informe et semble en grande discussion avec François-Henri Désérable. Je pensais ce dernier loin à l’étranger, ayant probablement mal suivi la chronologie de ses dernière stories Instagram. Je me souviens de François-Henri Désérable. Je l’ai vu au Salon du Livre de Senlis où il m’avait signé un exemplaire en poche de son Évariste. Pendant plusieurs minutes, un ami de Jenna Boulmedaïs s’était assis sur son siège et avait poussé le canular jusqu’à dédicacer quelques livres à sa place. J’avais demandé une signature du vrai FHD.

Je ne me souviens pas d’Olivier Liron puisque c’est la première fois que je le vois. Je ne l’aurais pas imaginé là. Je ne l’avais vu jusqu’ici que sur Instagram. Manon l’adore, ou tout du moins a adoré son premier livre Danse d’atomes d’or. J’ai lu à son sujet un article expliquant qu’il faisait une communication exemplaire et que c’est pour cela qu’il marche bien et qu’on l’adore chez Alma, son éditeur. Il a même fini par remporter le Grand Prix des Blogueurs, et je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi parce qu’il est en effet très proche des gens sur les réseaux sociaux.

Dans un autre coin de la librairie, je reconnais alors Mathias Jambon-Puillet. Je me souviens de lui, « Le Reilly ». Pendant longtemps je l’ai suivi sur Twitter. Il s’annonçait romancier (ou écrivain, quand on débute on ne sait pas encore). Il persévérait. Il y avait quelque chose d’un peu triste à le voir frapper à une porte qui semblait ne jamais pouvoir s’ouvrir. Et puis un jour est passé dans ma TL ce tweet où il annonçait que son premier roman sortait bientôt, « aux Éditions Anne Carrière ». Il avait réussi. J’étais jaloux bien sûr, mais aussi plein d’espoir. À force de travailler, d’insister, de faire chier les gens avec son travail, de ne rien lâcher, on finissait par vous ouvrir la porte. Je le savais depuis mon entrée dans le monde du travail, mais j’avais toujours du mal à y croire complètement, et du mal à me l’appliquer.

En fait, ils sont tous là ce soir. FHD, Le Reilly, Benech, Olivier Liron, tous regroupés dans cette librairie Gallimard. Ils me donnent le sentiment d’avoir tous déboulé ici sans se passer le mot mais d’être là quand même. Et cette concentration de personnalités qui m’intimide donne finalement à la soirée une aura que je ne lui avais pas forcément soupçonnée.

Je me rapproche des caisses pour demander un livre, j’ai l’impression que le libraire me croit venu d’une autre planète. Je me demande bien ce qui sur ma tronche trahit ma condition, et quelle est cette condition. Je suis habillé normalement mais non, j’ai presque l’impression de lui faire peur. Alors, je fais comme j’ai appris à faire dans le monde professionnel : j’affiche mon sourire le plus large et le type se détend. Il me donne mon livre et m’encaisse tout en restant fébrile. Débarquer dans ce genre d’environnements c’est toujours compliqué. Rien n’interdit physiquement l’entrée mais une barrière symbolique se dresse et paraît infranchissable. Quand on n’est pas du sérail, ça se voit tout de suite. Et encore, ce libraire effrayé ne sait même pas que j’écris moi-même des livres. S’il l’apprenait, il appellerait probablement les flics. « Allo ? Oui ! Il y a ce type chez nous, il écrit bien, mais on ne l’a jamais vu et il n’est pas publié chez Gallimard ! ».

Mon second livre en poche, je m’ajoute à la file d’attente. Je sors mon Été slovène pour me le faire dédicacer et je repense au libraire apeuré. Est-ce que cette barrière est seulement dans ma tête ? Je ne crois pas. Il y a cette frontière immatérielle entre nous, ce Rio Grande de parure qui nous sépare. J’ai compris récemment que les gens se foutaient que j’écrive bien. Ils veulent que je sois publié. Ils ne veulent pas un ami qui écrit bien, ils veulent un ami publié. Ils veulent pouvoir dire à d’autres amis lors d’un dîner « J’ai un pote signé chez Actes Sud » et non pas « J’ai un pote qui écrit super bien ». Parce que tout le monde s’en fout. On leur répondrait : « Ah ouais, il est signé chez qui ? ». Là il faudrait répondre un pénible « Chez personne » et tout le monde serait gêné. C’est comme ça. On s’est mis d’accord collectivement sur l’importance déterminante de ce totem-là en littérature : être publié. Il faut l’avoir en tête, ne pas l’oublier, jouer avec. L’Histoire, bien sûr, ne retiendra pas un navet publié chez Stock alors qu’elle retiendra un chef d’œuvre écrit sur une nappe de restau japonais. Mais l’Histoire n’est pas pour tout de suite et je déteste les ramens. Du coup ce soir, je continue de faire la queue dans cette librairie Gallimard qui a fini par me sembler normale parce que j’avais bu deux pintes à 9 € avant de m’y aventurer. Mais si je vais parler à Clément Benech parce qu’il le faut bien – c’est l’unique moyen d’avoir ma dédicace – je ne tente pas l’abordage d’Olivier Liron, de FHD, ou du Reilly.

C’est enfin notre tour et je suis plutôt à l’aise. Bien sûr il fait chaud dans la librairie et je suis encore en écharpe et manteau, alors je sens que je rosis mais je me checke dans le miroir derrière l’auteur et je constate que la coloration de mes joues est acceptable. De toute manière tout le monde a chaud, au point que si je rougis trop ça passera pour autre chose. Clément Benech est sympa, abordable. Je lui dis que j’ai lu son premier roman et que j’achète son essai. Je me rends bien compte qu’il manque un truc, mais sur le moment l’idée ne me vient pas à l’esprit de lui parler de son livre que j’ai lu. Pourtant j’aurais des choses à dire, sur la fatalité qu’il y a dedans, sur certaines phrases lunaires ou expéditives ; ou définitives. J’ai aussi envie de lui demander ce qu’on me rabâche non stop depuis que j’ai sorti mon roman : quelle est la part de vécu dans ton histoire ? Je ne connais pas sa vie ni ses proches mais la réponse m’intéresse quand même. On est vraiment des pervers. Pour faire semblant de ne pas l’être, je m’abstiens.

Plus tard dans la soirée, je jette un sourire à FHD qui m’esquive poliment, nous évitant la gêne de nous être reconnus sans se connaître. Il croisera Manon dans l’escalier en colimaçon qui mène aux toilettes et il lui adressera la parole. L’étroitesse du passage l’y ayant sûrement obligé. Et puis, assez vite, sans que je m’en rende compte, sans que ça me dérange, on met les voiles. Plus tard, Manon m’apprendra qu’on n’est pas restés assez longtemps, que j’aurais pu aller discuter un peu. C’est le drame de ma vie. Je ne sais pas d’où il vient, mais il vient de très loin. Je n’ai plus jamais été naturel depuis l’âge de mes huit ans où je zigzaguait dans la cour de récré faisant flotter mon t-shirt blanc floqué aux mots de « CNO Saint-Germain-en-Laye ». Seul l’alcool à dix-sept ans m’a permis de sortir de ma torpeur, me sauvant la vie. Un jour j’écrirai un texte là-dessus. Ça ne fait que quelques années que j’arrive à me comporter normalement avec les gens sans avoir bu. Mieux, depuis quelques mois, qui correspondent à mon virage professionnel, je suis même particulièrement à l’aise avec les gens. En fait, disons que j’arrive super bien à le faire croire. Là où le bât blesse encore un peu, c’est que c’est bien sûr une façade et que je ne le suis pas vraiment. Si je l’étais vraiment, j’irais parler aux écrivains publiés.

On s’éclipse et l’on hésite à aller boire un dernier verre. Si ce n’est qu’un dernier verre, on peut s’y risquer. Farrando a aperçu deux troquets en venant, plus loin dans la rue de Grenelle. L’un fait l’angle et abrite quelques personnes. L’autre est dans l’ombre et semble vide, voire fermé. On se dirige vers ce dernier et je le regrette. À l’intérieur un type avec une béquille finit de dîner en parlant avec la serveuse-gérante. On les dérange pour aller s’asseoir au fond du rade. On commande un demi à 4€70. On boit et on rit, on est un peu torchés mais pas vraiment. Pile ce qu’il faut. Pile ce qu’il faudrait que ça reste tout le temps. Je prends alors mentalement du recul pour apprécier encore une fois authentiquement ce moment. Je suis avec ma copine, certains de mes meilleurs amis, dans un vieux bistrot de la rive gauche, à veiller un peu en semaine en buvant un petit verre, avec quelque part dans un coin de la tête l’irrépressible sentiment qu’une certaine histoire s’écrit. Je suis avec des gens que j’aime et je profite du moment comme un enfant le ferait. C’est un truc qui m’arrive de plus en plus en ce moment, saisir la valeur des choses dans le moment présent, être intégralement libéré d’anciennes inquiétudes diffuses. Je repense à ce passage d’un livre de Patrice Jean : « Et la rumeur d’un orchestre de jazz, en haut de la falaise, descendait sur le rivage. Sans la conscience de la fugacité et du malheur, j’aurais été pleinement heureux, ce soir-là, à Dinard ». Ce soir-là, au Gévaudan, je n’ai plus conscience de la fugacité et du malheur : je suis pleinement heureux.

2 comments

  1. Chaque jour un pas de plus dans ta belle histoire et un jour, ce sera toi qui seras à la Librairie Gallimard en train de signer des dédicaces. Il suffit juste d’y croire. Même quand c’est facile, même quand ça l’est moins. Nat

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